Coronavirus : Pourquoi certains soignants hésitent-ils à se faire vacciner ?

EPIDEMIE Alors qu’Olivier Véran consulte les responsables des professions du soin ce mercredi sur l’éventualité d’une obligation vaccinale, « 20 Minutes » s’interroge sur les réticences de certains soignants vis-à-vis des vaccins anti-Covid

Oihana Gabriel
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Illustration d'une jeune femme recevant un vaccin anti-Covid-19.
Illustration d'une jeune femme recevant un vaccin anti-Covid-19. — Eric Dessons/JDD/SIPA
  • Près de la moitié des professionnels exerçant en Ehpad ne sont pas vaccinés. Un exemple qui montre que les chiffres de la couverture vaccinale des soignants semblent insuffisants pour le gouvernement, qui envisage d’imposer l’obligation vaccinale.
  • Si on ne connaît pas encore le périmètre, le calendrier ou les sanctions de cette éventuelle obligation, 20 Minutes s’est interrogée sur les raisons de cette hésitation vaccinale parmi les soignants.
  • Certains chercheurs et médecins se sont notamment penchés sur le rapport des soignants avec la vaccination contre le Covid-19.

Seraient-ils irresponsables ou égoïstes, alors qu’ils travaillent chaque jour au chevet des plus fragiles ? Le débat actuel sur l’obligation vaccinale des soignants soulève de nombreuses questions. Olivier Véran recevait ce mercredi après-midi des responsables du monde du soin, pour évoquer cette piste.

Mais comment expliquer cette défiance vis-à-vis des vaccins anti-Covid-19 ? Loin des a priori, 20 Minutes a interrogé chercheurs et médecins pour y voir plus clair.

Une hésitation vaccinale très variable

Difficile d’obtenir des chiffres précis de la couverture vaccinale des soignants. Elle tournerait autour de 70 %, toutes professions confondues. Mais dans le détail, les écarts entre professions et mode d’exercice s’avèrent impressionnants : 89,9 % des soignants libéraux ont reçu au moins une dose, contre 59,3 % des professionnels en Ehpad. « Chez les médecins, la barre de 80 % fixée par Olivier Véran est atteinte ! », ajoute Jean-Marcel Mourgues, vice-président du Conseil national de l’Ordre des médecins. Ce qui n’a rien d’étonnant. Maud Gelly et Alexis Spire, sociologues au CNRS, ont travaillé sur le rapport des professionnels d’un hôpital du Grand-Est à la vaccination. « Pour la grippe comme pour le Covid-19, les médecins se font davantage vacciner que les infirmières, elles-mêmes plus vaccinées que les aides-soignantes », souligne Maud Gelly.

Des soignants aux caractéristiques sociales et conditions de travail assez éloignées. « Les aides-soignantes et les infirmières sont dans une écrasante majorité des femmes, rappelle Maud Gelly. Or, la classe sociale et le sexe sont des déterminants de l’hésitation vaccinale, et des pratiques préventives plus largement (alimentation, activité physique…). » On aurait donc tort de confondre tous les soignants, et plus largement tous les agents qui travaillent dans le soin.

Attention également au cliché de professionnels de santé obscurantistes ou ignorants… « Contrairement à ce qu’on entend, on ne peut pas parler d’antivax, poursuit Maud Gelly. Nous avons mené 80 entretiens et aucun agent témoigne d’une opposition au principe même de la vaccination. Les infirmières et aides-soignantes ont d’ailleurs toutes fait vacciner leurs enfants, y compris avec des vaccins non obligatoires » Quelles sont alors les réticences ? « Ce n’est pas par égoïsme ou par négligence qu’elles ne se font pas vacciner, insiste-t-elle. Elles intègrent la vaccination comme une mesure préventive parmi d’autres. Et elles utilisent les autres gestes barrières : le masque, le gel… »

La peur d’effets secondaires

Judith Mueller, épidémiologiste à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) et chercheuse à l’Institut Pasteur, a travaillé avec l' association Geres en décembre 2020 et janvier 2021 sur l’hésitation vaccinale des soignants en France. Et a identifié plusieurs domaines pouvant influencer l’intention vaccinale contre le Covid-19, sans forcément en être la cause. Tout d’abord, l’impression que le Covid-19 ne représente pas un risque imminent alors que le recul sur les vaccins à ARN messager (les seuls recommandés en France pour les moins de 55 ans) reste limité. « Ils s’interrogeaient : "Est-ce que ça vaut la peine pour moi ?" Avec la peur d’événements graves suite à la vaccination. »

L’étude de Maud Gelly et Alexis Spire corrobore cette crainte : « Le personnel hospitalier s’occupe quotidiennement de patients qui ont subi des effets secondaires de médicaments, parfois inconnus au moment de la commercialisation, souligne Maud Gelly. Leurs raisons relèvent d’un raisonnement scientifique. »

Pourtant, ces vaccins à ARN messager présentent une efficacité et une sécurité très importantes. Un discours qui, sans doute, n’a pas atteint cette cible. « Pour d’autres rares vaccins avec effets secondaires graves scientifiquement confirmés, les signaux ont été identifiés dans les semaines, maximum six mois après vaccination, reprend Judith Mueller. On a passé cette période pour les vaccins à ARN messager. Quand on regarde le mécanisme biologique, les substances injectées disparaissent rapidement du corps. La peur que cela modifie le génome, provoque des cancers, une infertilité, n’est pas justifiée étant donné ces mécanismes. ». Mais cette crainte est très répandue chez les jeunes infirmières. « En revanche, le fait que la vaccination évite les contaminations, y compris envers leurs proches, est sous-estimé par certains soignants. »

Un manque de communication

Le gouvernement a-t-il manqué de pédagogie ? « Nous n’avons pas apporté les précisions nécessaires pour rassurer », regrette Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale. Pour qui contraindre plutôt que convaincre serait le signe d’une « défaite qui démontre la crise de crédibilité qui affecte les autorités ». Pour lui, le gouvernement a également manqué d’anticipation. « Est-ce qu’on a été prudents dans l’annonce d’un retour à la normale ? On voit de manière abrupte la menace resurgir et la seule réponse, urgente, c’est la vaccination. On affole, on culpabilise, alors qu’hier encore, on nous disait "bonnes vacances !" »

Pire, les politiques auraient discrédité le discours scientifique. « Le président a été moqueur et désinvolte en janvier à l’égard des experts qui alertaient sur une troisième vague. J’ai discuté avec des médecins qui ont essayé de convaincre leurs équipes de se vacciner. Leur discours n’apparaît pas recevable : il y a un doute sur toute prescription, toute stratégie contraignante et vis-à-vis de l’expertise. » Lui estime qu’un vrai débat public, avec une consultation sur Internet, comme pour les états généraux de la bioéthique, aurait permis de désamorcer certaines craintes et de lutter contre des contre-vérités.

Un lien entre vaccination et conditions de travail

Certes, la méfiance vis-à-vis de ces vaccins n’est pas l’apanage des soignants. Mais ce qui les différencie, c’est qu’ils associent cette vaccination au travail. En effet, « la vaccination d’un soignant rentre dans la relation avec l’employeur, relève Judith Mueller. D’où un lien entre la vision de ses conditions de travail et la vaccination. Certains expliquent : "Si mon employeur m’incite à me faire vacciner, ça ne m’encourage pas, voire ça me dissuade. Est-ce que j’obéis ? Est-ce que j’ajoute cet effort ?" »

Une réticence qui interroge à l’heure, donc, d’une éventuelle obligation vaccinale. Car plusieurs enquêtes récentes, ainsi que les multiples démissions de ces derniers mois, mettent à jour un grand désenchantement dans les hôpitaux publics. « Les infirmières et aides-soignantes n’ont aucune maîtrise sur leurs conditions de travail, elles sont réaffectées dans un service en cas d’absence et rappelées sur leurs jours de congé », liste Maud Gelly. Si le Ségur de la santé a relevé leur salaire mensuel de 180 euros, les conditions de travail ne se sont pas améliorées. Et Ehpad comme hôpitaux ont toujours du mal à recruter… et à garder les équipes.