Addictions : Les jeunes minorent les risques du tabac, de l’alcool, des drogues… et des écrans

DROGUE Le premier baromètre de la Macif s’intéresse aux conséquences des addictions chez les jeunes âgés de 16 à 30 ans

Oihana Gabriel
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Illustration d'une jeune femme avec une bouteille d'alcool à la main.
Illustration d'une jeune femme avec une bouteille d'alcool à la main. — Pixabay
  • Le premier baromètre de la Macif s’intéresse aux addictions des jeunes et leurs conséquences sur leur vie quotidienne.
  • L’objectif ? Mieux adapter les messages de prévention aux 16-30 ans, des âges où les campagnes sur les dangers du tabac, du cannabis, de l’alcool semblent rarement porter leurs fruits.
  • Plus d’un jeune sur deux a perdu le contrôle de lui-même sur cette dernière année, pourtant peu festive. C’est dire si la pratique d’une consommation raisonnable et la compréhension des signaux qui doivent alerter peuvent être améliorées.

« C’était juste une fois », « j’arrête dès que je veux », « ça m’aide à déstresser »… Comment savoir si sa consommation d’alcool, de tabac, de cannabis ou de LSD risque de vous coûter un jour vos études, votre voiture, votre couple, votre santé ? Si de nombreux messages de prévention insistent sur les chiffres trop hauts de la consommation de drogues chez les jeunes, peu s’intéressent aux conséquences qu’elle peut avoir sur leur vie. C’est la particularité du premier baromètre de la Macif (groupe d’assurances) sur les addictions des jeunes, réalisé par Ipsos et dévoilé ce mardi.

Un questionnaire, réalisé en mars 2021, qui s’est inscrit dans un contexte particulier (couvre-feu, cours à distance), pouvant biaiser les résultats. « On attend la deuxième vague de ce baromètre pour voir si les chiffres évoluent », prévient Adeline Merceron, responsable de l’activité santé chez Ipsos. 20 Minutes en a retenu trois enseignements.

Une consommation importante et plurielle

Sans surprise, l’alcool arrive en tête des substances consommées (84 % des jeunes en boivent), devant le tabac (56 %) et le cannabis (36 %). Plus rarement abordé, les drogues dures (ecstasy, MDMA, GHB, poppers, protoxyde d’azote ou LSD) touchent moins de jeunes : 5 % en prennent régulièrement. Une proportion que l’on retrouve pour l’usage régulier de crack et d’héroïne.

« On sait qu’au niveau des addictions, c’est à l’adolescence que tout se joue, assure Emmanuel Petit, en charge de la prévention à la Macif. De toute façon, ils vont tester ces substances, donc autant leur donner les clefs de compréhension pour le faire dans un environnement sécurisé. » Détail intéressant, Ipsos s’est aussi penché sur l’addiction aux écrans : 41 % des jeunes interrogés déclarent passer plus de 6 heures par jour devant.

Les chiffres soulignent la poly-consommation « Quand on prend une drogue dure, systématiquement, on boit de l’alcool et on fume », résume Adeline Marceron. Un « cocktail » qui pose problème : « il peut y avoir interaction entre les substances, relève Cécile Masset, médecin scolaire à l’université catholique de Lille. Quand on va essayer de vous sevrer, il risque d’y avoir transfert de dépendance ; par exemple, si un jeune arrête l’alcool, il va fumer davantage. » D’ailleurs, cette interactivité se retrouve avec les écrans : ceux qui prennent régulièrement une substance passent un temps infini devant.

Une perception du risque faible

Deuxième enseignement : les jeunes n’ont pas conscience des dangers qu’ils courent. Pour les drogues dures, la perception du risque est élevée, mais elle baisse pour le tabac et le cannabis (au même niveau). L’alcool et les écrans semblent totalement banalisés. Et plus ils consomment régulièrement de substances, plus les jeunes minorent le risque. « Il y a une vraie problématique sur l’alcool, alerte Fanny Sarkissian, de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage). Avec le cliché de l’alcoolique qui serait une vieille personne buvant tous les jours et seule. Mais on rencontre souvent des jeunes touchés par l’alcoolisation ponctuelle importante [le binge drinking]. »

On le sait, parler des dangers de l’alcool, du cannabis ou du tabac à des adolescents en pleine rébellion n’a rien d’évident. Car à 18 ans, la perspective d’un cancer du poumon semble éloignée, voire surréaliste. « Le problème, c’est qu’on s’habitue à ces substances, prévient Jean-Pierre Couteron, psychologue. On ne se rend pas compte qu’on est en train d’augmenter les doses ». « Souvent, ces jeunes ont une illusion de contrôle, ajoute Jessica Sautron, psychologue et thérapeute spécialiste de la famille. Mais la prise de conscience intervient au moment d’une faillite, : une séparation, un retrait de permis, la perte d’un travail. » Quand l’addiction s’est bien installée et qu’elle laisse des séquelles.

L’étude insiste surtout sur les conséquences à court terme de ces addictions : 52 % des jeunes ont perdu le contrôle d’eux-mêmes au moins une fois au cours des 12 derniers mois, après avoir consommé une de ces substances. Et un sur cinq au moins dix fois dans l’année. Etonnamment, 14 % du fait du cannabis, 7 % de drogue dure… et 61 % des écrans interactifs. Avec quel impact ? Beaucoup de bad trips, de l’échec scolaire et professionnel pour 30 %, et un isolement pour 27 %. Enfin, pour 20 %, cette consommation, généralement festive, provoque des pensées suicidaires, 29 % des agressions physiques et sexuelles, et 14 % un accident de circulation.

Des messages de prévention peu utiles

« Un panorama inquiétant », synthétise Adeline Marceron. Qui interroge sur la manière de mieux prévenir cette population. Trois quarts des jeunes interrogés connaissent les messages de prévention, mais une minorité adapte son comportement après une sensibilisation… Avec des nuances selon les substances : la moitié des consommateurs de tabac et de cannabis ont réfléchi à leurs comportements, contre 65 % des utilisateurs de drogues dures.

Insuffisant, estime la Macif, qui a lancé depuis samedi une première campagne sur les réseaux sociaux. Elle s’appuie sur des vidéos interactives de l’influenceur Ludovik (une sortie d’enquête dont vous êtes les héros, version comique, où vous devrez l’aider à démanteler un cartel…). Une autre campagne a pour thème l’obsolescence non programmée. « On leur montre des produits qui leur tiennent à cœur, un téléphone, une console, et comment ils peuvent être détruits par les addictions », explique Emmanuel Petit.

« Un jeune entend mieux les choses quand c’est un pair qui parle, assure Fanny de la Fage. On défend une approche de la réduction des risques sans interdiction, sans culpabilisation et sans ton moralisateur. » « Il faut accompagner nos messages de contre-propositions », renchérit Jean-Pierre Couteron, porte-parole de la Fédération Addiction. Exemple ? « Il ne faut pas oublier la hiérarchie des produits et des modes de consommation, répond-il. Ce n’est pas la même chose de prendre tel alcool, dans tel contexte et à tel âge. S’ils prennent ces substances pour se détresser, il y a un produit très à la mode aujourd’hui : la relaxation. »