Numérique : Adieu le Dossier Médical Partagé, bienvenue à Mon Espace Santé

VIE PRATIQUE Après une expérimentation cet été, tous les Français auront en janvier 2022 un espace numérique en santé, qui proposera de stocker et de partager toutes leurs données. Y compris celles de leurs applications smartphone

Oihana Gabriel

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Illustration d'un médecin derrière son ordinateur.
Illustration d'un médecin derrière son ordinateur. — Pixabay
  • Le Dossier Médical Partagé, un serpent de mer lancé en 2004 et qui a vu le jour seulement en 2019, n’a conquis ni les Français, ni les soignants.
  • Pour accélérer la numérisation en santé, le gouvernement veut lancer une nouvelle mouture du projet, baptisée Mon Espace Santé.
  • Plus large, il comprend, en plus d’un partage des données de santé, une messagerie, un agenda et un catalogue d’applications en santé labellisées. Mais réussira-t-il à transformer la collaboration entre soignants et la relation patient-soignant ?

Vous ne l’avez sans doute pas remarqué, mais il est impossible, depuis le 1er juillet, de créer un Dossier Médical Partagé (DMP). Ce carnet de santé numérique, qui réunit tous les documents importants, ordonnances, examens, analyses sanguines, s’est révélé être un cuisant échec. Loin des 40 millions d’ouvertures visées par le gouvernement d’ici à 2023, il plafonnait, fin 2020, à moins de 10 millions. Surtout, de nombreux patients ont créé leur DMP… sans jamais le rouvrir.

Mais le gouvernement veut relancer l’idée, en modifiant la forme et le fond. Voilà pourquoi les Français vont progressivement dire adieu au DMP pour découvrir Mon Espace Santé. 20 Minutes vous explique ce que ça va changer.

Généralisation en janvier 2022

Côté planning, une première expérimentation de Mon Espace Santé sera lancée cet été, en août plus précisément, dans trois départements : Haute-Garonne, Somme et Loire-Atlantique. En janvier 2022, on passera à la généralisation de ce nouvel outil, censé modifier, une bonne fois pour toutes, le rapport entre soignants et patients grâce au numérique.

Que va-t-on trouver dans cet espace numérique ? La plateforme, globale, sera composée de quatre onglets. L’un dédié au DMP, revisité, permettra de stocker et de partager ordonnances, résultats d’examens, antécédents médicaux, compte rendu d’hospitalisation, vaccination… Un deuxième se présentera sous la forme d’un agenda, pour mieux savoir quand vous devez revoir votre gynéco ou votre cardiologue. Un troisième pan servira de messagerie sécurisée, pour communiquer plus directement avec vos soignants. Enfin, le quatrième onglet, le plus novateur, arrivera dans un deuxième temps : vous pourrez réunir toutes les données de santé récoltées via vos applications, à condition qu’elles soient labellisées. Et que vous l’acceptiez.

Ainsi, concrètement, demain, grâce à Mon Espace Santé, si vous débarquez à l’hôpital après une opération, n’importe quel médecin, à condition que vous lui donniez le code, pourra vérifier votre groupe sanguin, vos traitements en cours, vos directives anticipées… On n’est tout de même pas très loin de la promesse du DMP.

Quels changements par rapport au DMP ?

Pour éviter que cette nouvelle étape ne se transforme en fiasco (et en gâchis d’argent public), trois conditions ont changé. Tout d’abord, ce ne sera pas au soignant ou au patient d’ouvrir ce carnet de santé numérique ; l’État va le créer automatiquement pour chaque Français. Y compris pour les mineurs, sachant que leurs parents en seront responsables jusqu’à leur majorité.

« Dès janvier 2022, les Français vont recevoir un courrier de l’Assurance maladie expliquant que leur espace santé est ouvert, détaille Dominique Pon, directeur de la clinique Pasteur, à Toulouse, et pilote de cette transformation. Vous pouvez vous y opposer pendant un mois et dix jours. » Sans réponse, le dossier est créé. « Cela enlève un frein », reprend le responsable ministériel au numérique en santé. Qui reconnaît que l’ouverture du DMP n’allait pas de soi.

Deuxième gros changement : « Le citoyen est le boss, résume Dominique Pon. On a donné de l’ergonomie à cet espace numérique pour que le citoyen puisse ranger lui-même ses données. Et le design a été conçu avec des patients, qui nous ont dit par exemple comment nommer les dossiers pour que tout soit compréhensible. » Surtout, ce sera à chaque citoyen de nourrir cet espace, en photographiant un compte rendu d’examen, par exemple. Et d’autoriser, ou non, l’accès à ces données à chaque praticien. Ce dernier est de son côté encouragé à partager les datas, avec un coup de pouce financier à la clé. Mais au bout d’un certain temps, ce financement sera diminué si l’hôpital ou les soignants ne jouent pas le jeu. « C’est la première fois qu’on a un volontarisme avec une carotte et un bâton », synthétise l’ingénieur.

Mais surtout, il y a eu un gros travail fait dans l’ombre pour permettre l’interopérabilité de tous les logiciels. En clair, aujourd’hui, chaque hôpital, chaque médecin, peut choisir un logiciel pour numériser ses dossiers. « Et c’est le Far West », regrette Dominique Pon. Car ce qui a pêché selon lui avec le DMP, c’est que tous ces logiciels n’avaient ni le même fonctionnement, ni le même degré de sécurité. Conséquence, depuis des mois, la France finance et organise la mise à jour de tous les logiciels utilisés dans le pays. Avec un but : labelliser ceux qui respecteront le cahier des charges en termes de sécurité et les rendre tous compatibles. « Les gens ne le voient pas aujourd’hui, mais il existe beaucoup de failles de sécurité, insiste-t-il. Demain, avec la messagerie sécurisée sur Mon espace santé, on évitera d’envoyer des informations confidentielles par Gmail… »

Quelles limites ?

Par sûr que Mon Espace Santé ravira les soignants, qui manquent de temps pour leurs consultations. Et qui ne répondront donc pas forcément directement à leurs patients sur la messagerie. Ou qui ne prendront pas plus le temps de remplir ce nouvel espace numérique que (feu) le DMP. « S’il y a un dossier pour la biologie, un autre la maternité, un autre encore pour la cardiologie, on reste dans la fragmentation des informations et on est foutu », explique le responsable ministériel.

L’autre challenge sera de convaincre les Français qui craignent une mainmise de l’État sur leurs données confidentielles. « Aujourd’hui, il y a plein d’informations qu’un patient stressé va oublier de donner juste avant son opération, justifie Dominique Pon. Des examens sont réalisés sur le mauvais patient, ou refaits par sécurité. Au-delà de la performance et des économies, si on se coordonne mieux, demain, on sera mieux soigné. » Mais il existe aussi un enjeu économique et de souveraineté. « On risque de perdre le numérique en France, comme on a perdu l’industrie. Je pense que si on parle d’emplois pour nos enfants et de données de santé qui risquent d’aller chez les GAFA, on pourra convaincre beaucoup de monde. »

Reste que tous les Français ne sont pas à l’aise avec l’informatique ou bien connectés. « Dans mon établissement, où la moyenne d’âge tourne autour de 67 ans, donc pas vraiment des bobos geeks, cela fait cinq ans que les patients envoient leurs données via le numérique, et le taux d’adhésion est de 70 %, répond-il. Ne sous-estimons pas les Français ! » Et il rassure : celles et ceux qui le souhaitent pourront garder leurs ordonnances en papier, en plus d’un double numérisé.