Coronavirus : Attention à cette nouvelle étude bidon sur les prétendus décès liés aux vaccins

FAKE OFF Une étude relayée par le site covido-sceptique France-Soir prétend que les vaccins contre le Covid-19 permettent statistiquement de sauver trois vies... pour deux décès. Or ni la méthode, ni les résultats ne sont corrects. « 20 Minutes » fait le point

Tom Hollmann
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Préparation vaccin Covid (seringue et dose) (Illustration)
Préparation vaccin Covid (seringue et dose) (Illustration) — SYSPEO/SIPA
  • « Pour trois décès évités, nous devons en accepter deux causés par la vaccination. » Voici la conclusion d’une étude publiée dans la revue Vaccines et relayée par le site covido-sceptique France-Soir, qu’un lecteur a demandé à « 20 Minutes » de vérifier.
  • Cette étude comporte de nombreux biais méthodologiques et confond les décès rapportés après la vaccination avec les décès imputés à la vaccination, nous ont expliqué les professeurs Mathieu Molimard et Antoine Pariente.
  • La revue Vaccines a par ailleurs fait part de ses préoccupations quelques jours après la publication de l’étude, confirmant que les résultats étaient « incorrects et déformés ».

« Pour trois décès évités, devons-nous en accepter deux infligés par la vaccination ? » Un lecteur de 20 Minutes a demandé à la rubrique Fake Off de 20 Minutes de vérifier une information relayée par le site conspirationniste et anti-vaccination, France-Soir.

Dans un article publié le 25 juin dernier intitulé « Bénéfice-risque de la vaccination : les politiques vaccinales sont à revoir », l’ancien quotidien fustige les stratégies vaccinales pour limiter la propagation du Covid-19 et fait l’éloge d’une nouvelle étude, selon laquelle les vaccins causeraient presque autant de décès qu’ils ne sauvent de vies.

Cette étude, publiée dans la revue Vaccines le 24 juin, a en effet tenté de réévaluer les bénéfices et les risques de la vaccination. Les auteurs ont pour cela calculé le nombre de personnes à vacciner (NNTV) pour sauver des vies à partir d’une étude observationnelle israélienne. Ils ont ensuite croisé ces résultats avec la base de données de pharmacovigilance du système de santé des Pays-Bas, pour en extraire le nombre d’effets secondaires graves ainsi que le nombre de morts imputés à la vaccination.

Or, pour les scientifiques joints par 20 Minutes, « ni la méthode, ni les résultats ne sont corrects ». Et cela, même la revue Vaccines l’a reconnu quelques jours après la publication de l’étudeOn fait le point.

FAKE OFF

« Tout est à jeter dans cette étude, je ne comprends pas comment de telles inepties peuvent être publiées dans une revue scientifique qui est censée faire réviser ses articles », a réagi le professeur Mathieu Molimard, chef du service de pharmacovigilance au CHU de Bordeaux. « C’est double effet enfumage, abonde-t-il. D’un côté on sous-estime au maximum le nombre de personnes sauvées par la vaccination, tandis que, de l’autre, on maximise le nombre de morts induits par la vaccination. »

Deux erreurs méthodologiques sont flagrantes dans cette étude, pointe le spécialiste. C’est d’abord le calcul du nombre de personnes à vacciner (NNTV) pour éviter un décès qui pose problème. Les auteurs se sont basés sur une étude observationnelle israélienne qui visait à évaluer l’efficacité du vaccin à ARN de Pfizer. A partir des données de l’étude, ils ont conclu qu’il fallait 16.000 injections pour prévenir un décès provoqué par le Covid-19. Mais l’étude israélienne n’a été réalisée que sur six semaines, entre le 20 décembre 2020 et le 1er janvier 2021, et à l’époque, seulement 3 % de la population du pays avait été vaccinée.

« Calculer un NNTV à partir de cette étude ne fait pas sens, car ce serait comme considérer que les vaccins ne sont plus efficaces au bout de six semaines. Or aujourd’hui, nous savons qu’ils protègent pendant au moins neuf mois. Les auteurs ont donc sous-estimé le nombre de décès prévenus par la vaccination », explique Mathieu Molimard.

« C’est au mieux de l’incohérence, au pire de la malhonnêteté »

Deuxième erreur, et non des moindres, les auteurs de l’étude ont utilisé la base de données de pharmacovigilance du système de santé des Pays-Bas pour évaluer le nombre d’effets secondaires graves et le nombre de morts causés par la vaccination. D’après l’étude, il y aurait ainsi quatre décès toutes les 100.000 injections.

« C’est au mieux de l’incompétence, au pire de la malhonnêteté. Dans une base de pharmacovigilance vont être rapportés des cas des décès survenus chez des personnes qui ont été vaccinées, quel que soit le lien entre le vaccin et le décès. Ils sont rapportés précisément pour être évalués et pour que l’on puisse déterminer si certains pourraient être liés au vaccin. Les considérer comme dus au vaccin est une profonde méconnaissance du contenu de ces bases », fait remarquer Antoine Pariente, directeur du centre régional de pharmacovigilance de Bordeaux.

Affirmer, comme les auteurs de l’étude, « que pour trois décès évités, nous devons en accepter deux causées par la vaccination », ne fait donc pas sens. « Une telle statistique aurait par ailleurs été visible dès les premiers essais cliniques », note Antoine Pariente.

Le professeur Gideon Meyerowitz-Katz, épidémiologiste à l’hôpital de Sydney-West (Australie), a par ailleurs pointé plusieurs erreurs méthodologiques dans un thread publié sur Twitter.

Vaccines laisse présager une rétractation prochaine de l’article

Cette étude n’a par ailleurs pas fait l’unanimité au sein de Vaccines. Trois membres du comité éditorial de la revue, les professeurs Diane Harper, Florian Krammer et Katie Ewer ont en effet démissionné après la publication de l’article, regrettant une « négligence grave ».

Quatre jours après la publication de l’article, le 28 juin, la revue scientifique a fait part de ses préoccupations et expliqué que la conclusion des auteurs de l’étude était « incorrecte et déformée ». « Nous fournirons une mise à jour après la conclusion de notre enquête. Les auteurs ont été informés de cette expression de préoccupation », écrit la revue, laissant présager une rétractation à venir de l’article.

Enfin, pour l’anecdote, vous serez ravi d’apprendre que le professeur Harald Walach, l’un des trois coauteurs de l’étude, s’est vu remettre le titre parodique de « pseudoscientifique de l’année » par la « Society for Critical Thinking » en 2012. L’association autrichienne le récompensait alors pour « ses efforts incomparables pour introduire des théories ne se basant pas sur la science à l’Académie de médecine ».