Coronavirus : La Russie est-elle en train de subir une troisième vague ?

EPIDEMIE Hausse des cas, nombre de morts jamais atteints… La Russie connaît cet été une troisième vague très violente de covid-19, et rien n’indique qu’elle va s’arrêter bientôt

Jean-Loup Delmas
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La Russie subit une très violente vague de coronavirus cet été
La Russie subit une très violente vague de coronavirus cet été — Alexander NEMENOV / AFP
  • La Russie connaît actuellement des records de décès liés au coronavirus.
  • Une troisième vague déferle sur le pays : hausse des cas, des hospitalisations, des morts et un virus qui circule énormément.
  • Variant Delta en hausse, vaccination en berne, absence de mesures… Que se passe-t-il vraiment dans le pays ?

La situation sanitaire en Russie vire à la catastrophe. Sur la semaine écoulée, le pays recense en moyenne 550 morts quotidiens du coronavirus et 19.000 nouveaux cas par jour. Les courbes sont en ascension fulgurante, ce qui fait craindre le pire et des chiffres encore plus lourds dans seulement quelques jours.

Alors que l’Europe – excepté le Portugal et le Royaume-Uni, la faute au variant Delta – connaît globalement une baisse de cas, que se passe-t-il en Russie pour expliquer un bilan aussi terrible ? 20 Minutes fait le point.

Quelle est la situation actuelle dans le pays ?

Actuellement, le R, le taux de reproduction du virus, est à 1,12. Autrement dit, une personne malade du coronavirus contamine en moyenne 1,12 nouvelle personne. Dès qu’un malade contamine plus d’une personne en moyenne, l’épidémie progresse. A titre de comparaison, le R français est estimé à 0,66, expliquant la chute du nombre de cas dans le pays.

Ce lundi, 21.650 nouvelles personnes ont été contaminées et 611 décès sont à déplorer. « Cela fait plus d’un mois que le R est au-dessus de 1 », renseigne Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève. Un pic a peut-être été atteint le 9 juin, avec un R à 1,2. Depuis, le R baisse un peu, mais tant qu’il restera supérieur à 1, les cas continueront d’augmenter.

La Russie a deux épicentres de l’épidémie, Moscou et Saint-Pétersbourg, qui à elles deux totalisent 38 % des morts de ce lundi (alors que seulement 10 % de la population russe habite dans ces villes).

Contrairement à l’Europe occidentale, la Russie n’a pas connu de troisième vague en mars-avril, « mais plutôt un long plateau à partir de mars un peu au-dessus d’un seuil bas », indique Antoine Flahault. Or, on l’a vu avec la France en mars, mais aussi avec l’Allemagne en novembre-décembre dernier, un tel plateau haut finit toujours par déboucher sur une augmentation des cas. C’est ce qu’il se passe actuellement en Russie. Si la deuxième vague russe, entre octobre et décembre comme le reste de l'Europe, totalisait plus de cas – 30.000 par jour lors du pic –, un tel niveau de décès n’a par contre jamais été atteint.

Le variant Delta est-il en cause ?

Le variant Delta est considéré comme étant 60 % plus transmissible que le variant Alpha, lui-même estimé entre 50 et 74 % plus contagieux que la souche originelle du coronavirus. Il est responsable de la flambée des cas en Inde, au Royaume-Uni, en Israël ou au Portugal. Explication toute trouvée pour la Russie donc ? Oui et non. Oui, car le variant Delta représente 15 % des cas, ce qui n’est pas anodin et qui peut expliquer une partie de la hausse. Non, car avec 85 % des nouvelles contaminations ne résultant pas de ce variant, il ne peut être donné responsable de l’ensemble de la flambée épidémique. « La hausse vient aussi de la souche originelle et du variant Alpha », appuie Antoine Flahault.

Ce qui fait craindre le pire. Plus transmissible, le variant Delta finit toujours par s’imposer dans la compétition avec d’autres souches du virus. Dit autrement, il finit toujours par devenir majoritaire et occuper de plus en plus de parts dans les pourcentages des nouvelles contaminations. La Russie est donc quasiment condamnée à voir le variant Delta devenir majoritaire. Or, vu la hausse des cas avec seulement 15 % de Delta, qu’en sera-t-il lorsque ce dernier, plus transmissible on le rappelle, occupera la majeure partie des contaminations ?

La vaccination peut-elle aider la Russie ?

Oui, mais il reste beaucoup, beaucoup de chemin pour offrir une couverture vaccinale suffisante. La Russie ne compte pour le moment que 15 % de primo-vaccinés, dont 11,7 % doublement vaccinés. Un chiffre loin, très loin, de la France, avec 49,5 % de primo-vaccinés dont 28,5 % totalement vaccinés, et ne parlons pas du Royaume-Uni (66,5 % primo-vaccinés, 48,7 % totalement). Pourtant, la vaccination a commencé à peu près en même temps que dans le reste de l’Europe, sans y rencontrer le même succès.

« Le vaccin national, le Spoutnik V, est source de méfiance et boudé. Contre-intuitivement, ce sont les Russes les plus pro- Poutine qui sont les plus récalcitrants à la vaccination. Il ne s’agit pas donc d’un blocage politique, mais plutôt culturel : les Russes sont très sceptiques et pleins de doutes sur la communication gouvernementale », dépeint Antoine Flahault.

Les choses pourraient néanmoins enfin bouger. L’épidémiologiste le rappelle : « Quand les décès augmentent dans un pays, la vaccination repart à la hausse. » Preuve en est au Royaume-Uni notamment, où les premières doses commençaient à stagner avant que la nouvelle vague du variant Delta ne relance la vaccination.

Les politiques russes ont également pris les choses en main. Moscou et plus d’une dizaine de régions russes ont introduit la vaccination obligatoire de certaines catégories de la population, surtout dans la partie européenne du pays, mais aussi dans des régions lointaines telles que celles de Sakhaline et Magadan. De quoi vite augmenter le pourcentage de primo-vaccinés.

Quelles autres mesures a prises la Russie ?

En plus de la vaccination, Moscou a réimposé le retour au télétravail pour au moins 30 % des employés non-vaccinés et a rendu obligatoire un pass sanitaire pour aller au restaurant. Un confinement n’est pour le moment pas envisagé, afin de préserver l’économie.

Plus inquiétant, à Saint Pétersbourg, l’Euro se joue et devrait accueillir au stade l’un des quarts de finale. « Cette décision n’a aucun sens, peste Antoine Flahault. Le pays peine à activer des freins forts et ne veut pas prendre conscience de la situation. »