Déconfinement : Pourquoi l'Angleterre est-elle le premier pays européen à adopter une stratégie d'anticipation ?

CORONAVIRUS En anticipant une montée rapide du coronavirus, l'Angleterre tranche avec une tradition européenne attentiste face à l’épidémie

Jean-Loup Delmas

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Le Premier ministre britannique (au centre) a reporté la dernière étape du déconfinement anglais ce lundi
Le Premier ministre britannique (au centre) a reporté la dernière étape du déconfinement anglais ce lundi — Jonathan Buckmaster / POOL / AFP
  • Ce lundi, l'Angleterre a décidé de repousser la dernière étape de déconfinement de quatre semaines, en raison d’une flambée rapide des cas de coronavirus.
  • Une décision très anticipée, alors que le pays connaît moins de 10.000 cas par jour et moins de 10 décès quotidiens.
  • Est-ce la fin du modèle européen qui attendait jusqu’ici le dernier moment pour agir ?

En raison de la montée en puissance du variant Delta, le Premier ministre britannique Boris Johnson a annoncé ce lundi que l’étape finale du déconfinement anglais, initialement prévu au 21 juin, était repoussée de quatre semaines au 19 juillet. La hausse des cas de coronavirus, des hospitalisations et des décès depuis un mois a justifié sa décision. Les contaminations sont passées de 2.000 à 7.000 par jour en quelques semaines, et augmentent encore de 35 % tous les sept jours. Les hospitalisations augmentent elles aussi, même si le nombre de décès par jour reste inférieur à 10.

« Nous ne pouvons pas continuer (…) alors qu’il existe une réelle possibilité que le virus surpasse les vaccins et que des milliers de décès supplémentaires s’ensuivent », a plaidé le Premier ministre. La décision peut sembler logique, mais marque peut-être un tournant dans la stratégie des pays d’Europe face au coronavirus.

Le temps de l’attente révolu

Jamais sur le Vieux continent une décision politique aussi forte n’avait été prise à « seulement » 7.000 cas et moins de dix décès par jour. Il suffit de faire la comparaison avec la période de décembre-janvier, lorsque le variant Alpha, devenu majoritaire, avait conduit le Royaume-Uni au bord du précipice sanitaire. Il avait fallu attendre plus de 40.000 cas par jour, plus de 500 morts quotidiens et des hôpitaux saturés pour pousser le gouvernement à agir, alors que l’explosion des cas était constatée depuis longtemps.

Même raisonnement avec la France, le Portugal, l’Espagne, l’Allemagne lors de la seconde vague. A chaque fois, ce ne fut qu’au pied du mur que les pays se décidèrent à agir, tranchant avec la stratégie asiatique, qui consiste à agir très fort au moindre frémissement des chiffres, quitte à confiner des villes entières parce qu’une seule personne a été testée positive.

Agir vite pour agir bien

Or, « on voit depuis longtemps la limite de la stratégie attentiste européenne côté sanitaire. C’est bien de constater que la prévention et l’anticipation commencent à entrer dans leur culture politique », se réjouit Hélène Rossinot, médecin spécialiste en Santé publique. Confinements plus longs, bilans humains bien plus lourds, mesures plus usantes et apparition de variants favorisée par la haute circulation virale, la liste des reproches est longue.

Pour Hélène Rossinot, la décision de Boris Johnson de mettre un frein aussi tôt dans l’évolution des cas « ressemble à un tournant dans les stratégies européennes, et c’est une bonne nouvelle. » 

Traumatismes des premières vagues

C'est que le bilan britannique, a été particulièrement lourd. Avec plus de 128.000 morts pour 64 millions d’habitants, le Royaume compte 198 morts tous les 100.000 habitants, beaucoup plus que la France (165), l’Espagne (164) ou l’Allemagne (111). Et  l’attentisme du gouvernement a profondément marqué les deux premières vagues. Comme dit précédemment, en décembre 2020, en attendant le dernier moment pour reconfiner, mais également lors de la première vague, lorsque les Britanniques misèrent d’abord sur l’immunité collective avant de se raviser devant le désastre sanitaire d’une telle stratégie.

« L’Angleterre a montré du retard à la prise de décision publique face au coronavirus, expliquant son nombre de cas et de morts bien supérieurs à la moyenne européenne », constate Laurent Chambaud, directeur de l’École des hautes études en Santé publique. Outre le bilan sanitaire, le coût social a été aussi très lourd : le confinement débutant en décembre-janvier et se terminant selon les régions jusqu’à la mi-mars, et encore, la première étape du déconfinement ne concernait que la réouverture des écoles. Conséquence de cet attentisme, selon un sondage de l’institut YouGov, 71 % des Anglais interrogés cette semaine sont favorables à ce report du déconfinement.

Le variant, la meilleure des justifications

Autre raison ayant peut-être permis ce changement de politique, l’apparition de variants. Plus incontrôlables, plus transmissibles, plus contaminants, ils permettent en quelque sorte aux gouvernements de réviser leurs plans sans en admettre l’échec : comment auraient-ils pu anticiper un variant qui n’existait pas encore ? « Mais sincèrement ce qui compte, c’est surtout de faire ce qui est efficace, peu importe la justification politique », positive Hélène Rossinot.

« Le variant Delta est plus contagieux et rend les premières doses de vaccin moins efficace », soulève Laurent Chambaud. Selon certaines études, le variant Delta serait 60 % plus transmissible que le variant Alpha, lui-même 50 à 74 % plus transmissible que la souche originelle de Covid-19. Parallèlement, alors qu’une personne primo-vaccinée avait 50 % de risque en moins de contracter le coronavirus originel, ce serait plutôt 30 % face au variant Delta.

Les vaccins comme horizon atteignable

C’est là un autre changement majeur qui justifie d’anticiper fort, la vaccination, donnant un vrai objectif à ces reports de déconfinement. Quatre semaines gagnées, c’est avant tout quatre semaines à pouvoir vacciner, et surtout en Angleterre, doublement vacciner. Actuellement, près de 80 % des adultes ont reçu une dose mais seulement 57 % deux doses. L’objectif affiché est de proposer d’ici au 19 juillet une première dose à tous les adultes et deux doses à deux tiers des adultes, dont tous les plus de 50 ans et vulnérables. Or, alors que la première injection ne protège qu’à 30 %, la double dose permettrait d’atteindre 90 % de protection contre une hospitalisation. « Vu le délai entre deux doses, quelques semaines de gain de temps, c’est vraiment utile », plaide Hélène Rossinot.

Reste que face à la flambée virale actuelle, le gouvernement ne prend pas de nouvelles mesures de restrictions, tout juste retarde-t-il certaines levées futures. « Vu le niveau de circulation du virus, je pense que cela peut suffire, mais j’espère qu’ils sauront ajuster rapidement si ce n’est pas le cas, estime Hélène Rossinot. L’occasion de voir alors si l’Angleterre est réellement entrée dans une stratégie d’anticipation.