Suicide des étudiants : Une étude, basée sur l’IA, dévoile les facteurs majeurs de risque chez les 15-24 ans

PSY Un travail de l’Inserm, basé sur l’intelligence artificielle, a analysé 70 facteurs prédictifs d’un risque de comportement suicidaire chez les étudiants

Oihana Gabriel

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Illustration d'une jeune femme regardant à la fenêtre.
Illustration d'une jeune femme regardant à la fenêtre. — Pixabay
  • Une étude de l’Inserm, dévoilée ce mardi et publiée dans Scientific Reports, s’est penchée sur 70 facteurs prédictifs de comportements suicidaires chez les étudiants.
  • Grâce à des questionnaires remplis à un an d’intervalle, l’intelligence artificielle a permis de lister quatre facteurs fondamentaux.
  • Ces résultats, qui restent à compléter, pourraient servir à l’avenir à créer des questionnaires, plus restreints et moins intrusifs, pour repérer et accompagner au mieux les étudiants ayant des difficultés psychiques.

C’est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans. Le suicide reste un sujet tabou, et pourtant, mieux accompagner et mieux prévenir ces actes chez les jeunes Français est urgent. Et pour ce faire, des chercheurs pourraient apporter une partie de la solution. Une étude, qui vient d’être publiée dans la revue Scientific Reports, ouvre en effet de nouvelles perspectives. A la fois pour la recherche et pour la prévention du suicide chez les jeunes. Et ce grâce à l’intelligence artificielle.

Quatre facteurs pour prédire le risque d’idées suicidaires chez les étudiants

Une équipe de chercheurs de l’Inserm et de l’Université de Bordeaux, en collaboration avec les universités de Montréal et McGill au Québec, a identifié quatre indicateurs de santé mentale qui prédisent avec précision les comportements suicidaires des étudiants. Comment cette étude a-t-elle été construite ? A partir d’une cohorte, suivie entre 2013 et 2019 dans toute la France, comptant 20.000 étudiants d’une moyenne d’âge de 21 ans. Parmi eux, 5.000 ont répondu à deux questionnaires, à un an d’écart. Et environ 17 % des participants ont présenté des comportements suicidaires au cours de l’année qui s’est écoulée entre ces deux questionnaires. Sans différence entre les sexes : 17,4 % pour les filles, 16,8 % pour les garçons.

« Ce n’est pas anodin, ça fait presque 1 sur 5, souligne Mélissa Macalli, doctorante en épidémiologie à l’Université de Bordeaux et coautrice de l’étude. Mais cela correspond aux prévalences qu’on retrouve dans d’autres études. Et le risque suicidaire est connu pour être élevé chez les étudiants. »

Le présent, pas le passé

Pour avoir les résultats les plus précis possibles, les étudiants ont répondu à 130 questions : âge, sexe, filières, activités sportives, logement, addictions, enfance, antécédents familiaux, santé mentale « Parmi 70 facteurs, on a regardé lesquels étaient les meilleurs prédicteurs de comportement suicidaires à venir. » Sans avoir un chiffre en tête.

Surprise : quatre de ces facteurs permettent de détecter environ 80 % des comportements suicidaires lors du suivi : les pensées suicidaires, l’anxiété, les symptômes de dépression et l’estime de soi. Surprenant ? « J’ai beaucoup travaillé sur la santé mentale et l’enfance ; je m’attendais à voir dans les prédicteurs forts la maltraitance, le soutien parental, insiste la chercheuse. Qui sont des facteurs connus du suicide. » Or, les quatre facteurs majeurs ont à voir avec le présent, et non le passé. « Chez les garçons, l’estime de soi est presque l’unique prédicteur, ce qui un peu inattendu », reprend-elle.

Construire un outil permettant de prédire le risque suicidaire

Cette étude n’aurait pas été possible sans l’aide de l’intelligence artificielle. Car avec 130 questions et 10.000 questionnaires, l’analyse de ces données demandait un travail de titan… « Les modèles statistiques classiques ne supportent pas autant de variables, précise Mélissa Macalli. D’ailleurs, ils ne donnent pas des prédictions précises sur la question du suicide. C’est la première étude avec IA en santé mentale pour les étudiants. »

Quelle est l’utilité d’une telle recherche ? A terme, ces résultats, à condition qu’ils soient confirmés et complétés par une étude sur d’autres étudiants, pourraient nourrir un outil de prédiction. « Actuellement, on ne fait rien pour détecter les étudiants suicidaires, regrette la doctorante. On peut imaginer à l’avenir proposer un court questionnaire en ligne, qui permettrait d’identifier ceux à haut risque. » Et dans ce cas, leur proposer un accompagnement.

L’appui des « étudiants relais »

« Le comportement suicidaire est un processus multifactoriel très complexe, reprend-elle. On ne peut pas poser des milliers de questions intrusives à tous les étudiants qui rentrent à l’université. Voilà pourquoi on cherchait à savoir ce qui permettrait de les détecter sans avoir à leur demander s’ils ont été maltraités. » Pas évident pour autant de mettre dans une case « alerte suicide » une étudiante sous prétexte qu’elle aurait une mauvaise estime de soi (et c’est courant…). « C’est un sujet très sensible : il faut à la fois les rassurer et les alerter, reconnaît Mélissa Macalli. C’est pour cela que l’on doit tester notre outil. Il ne s’agit pas de détecter des faux positifs. Ni de dire « attention, ce test va te dire si tu vas te suicider ». »

Pour être au plus près des préoccupations de ces jeunes, l’équipe a travaillé avec des psychiatres, mais également des « étudiants relais ». « Ils participent à la construction des outils. A 42 ans, je n’ai ni leur langage, ni leur mentalité. Par contre, on essaie de lutter contre le tabou, la stigmatisation. On s’est aperçu que d’inviter à parler du suicide, cela les soulage. On insiste : ça peut arriver… et ça peut s’arrêter ! Et toute pensée suicidaire ne mène pas au passage à l’acte. Heureusement ! »

Une étude complémentaire sur les jeunes pendant l’épidémie

La crise sanitaire a mis un coup de projecteur sur l’importance de prendre soin de la santé mentale des jeunes. Un sujet que Mélissa Macali connaît bien. Elle a mené, depuis mars 2020, une étude complémentaire. Cette fois sur la santé mentale des jeunes, avec des questionnaires tous les mois. Sur une cohorte de 4.000 personnes, âgés de 18 à 40 ans, la moitié des répondants étudient, les autres travaillent. « On a observé que les étudiants ont des scores de santé mentale nettement plus dégradés. Ils sont deux fois plus nombreux à présenter des symptômes anxieux et dépressifs que les travailleurs : 33 % contre 16 %. Avec un surrisque spécifique pendant les confinements. »

A l’été 2020, les remontées des deux populations étaient semblables. « Mais en octobre, les étudiants ont sombré », tranche-t-elle. A partir de cet été, ces bilans mensuels seront transmis, via une application, aux étudiants participants. « Ils ont été en demande pendant l’épidémie pour savoir où ils en étaient côté santé mentale. »