Vaccination : La France a-t-elle déjà atteint un plafond de verre ?

CORONAVIRUS La vaccination des personnes prioritaires chute en France tandis que le nombre de rendez-vous sur Doctolib pour des primo-injections diminue

Jean-Loup Delmas

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La campagne de vaccination est-elle en train de ralentir ?
La campagne de vaccination est-elle en train de ralentir ? — Olivier MORIN / AFP
  • Après des semaines d’euphorie, la vaccination semble battre sévèrement de l’aile en France.
  • Entre les personnes les plus prioritaires qui ne se vaccinent quasiment plus et la baisse des rendez-vous sur Doctolib, le pays redoute d’avoir déjà atteint un plafond de verre.
  • Cette crainte est-elle justifiée ?

C’est un moment que les autorités sanitaires redoutent, et auxquelles elles savent qu’elles n’échapperont pas. « Le plafond de verre » vaccinal, cette date où la majeure partie de la population volontaire à la vaccination contre le coronavirus aura reçu ses doses et que de fait, la campagne vaccinale ralentira énormément faute de trouver un public.

Cette date, fatalement, arrivera, dans un pays qui compte encore 20 % de gens ne souhaitant pas se faire vacciner (et 13 % de gens hésitant), selon un sondage Cevipof de mai 2021. Toute la question est de savoir quand elle arrivera, ou plutôt, à quel stade de la population vaccinée ? Dans des pays bien plus avancés que la France en termes de campagne vaccinale, comme les Etats-Unis ou Israël, le plafond vaccinal est là et la vaccination avance désormais très lentement.

Le plafond de verre chez les personnes prioritaires

Est-ce aussi le cas de la France ? Pour certaines catégories de population, le plafond de verre semble bel et bien atteint. En un mois, entre le 8 mai et le 8 juin, seulement 5,2 % des personnes de + de 75 ans et 13 % des 60-74 ans se sont faites primo-vaccinées. Un rythme qui a de quoi inquiéter, alors qu’il reste respectivement 19 % des + de 75 ans et 23 % des + 60-74 ans à vacciner. A cette vitesse – et elle ralentit encore plus au fil du temps –, cela prendrait plusieurs mois pour vacciner toute cette population.

Est-ce seulement atteignable ? « On sait très bien qu’atteindre 100 % de la vaccination pour une tranche de population est impossible, et on savait que le dernier cinquième serait long et dur à aller chercher. En six mois, on peut dire qu’on a vacciné 80 % de la population la plus fragile, c’est déjà une belle performance, surtout dans ce contexte », positive le médecin et vaccinateur Christian Lehmann.

Outre les potentiels réticents à la vaccination, d’autres plafonds de verre sont à percer : « Certains séniors ont beaucoup de mal à se déplacer. Peut-être que c’est la façon de procéder - avec les gens qui vont jusqu’au vaccin – qui atteint son plafond de verre, et il est désormais temps d’amener le vaccin aux gens », soulève le médecin Franck Clarot.

De moins en moins de rendez-vous sur Doctolib

Pour le moment, la campagne de vaccination a pu garder son rythme de croisière que grâce à l’ouverture progressive à de nouvelles catégories de population. Ainsi, les jeunes ont pris le relais et se sont rués massivement sur les doses. Lors de la semaine de l’ouverture à la vaccination pour tous le 31 mai, 10 % de l’ensemble des 18-49 ans ont reçu une première dose, preuve de l’attente.

Mais la montée en puissance de la jeunesse ne suffit plus, et même elle semble battre un peu de l’aile. Du 10 mai au 10 juin, le nombre de rendez-vous pris pour une première dose sur Doctolib est passé de 350.000 par jour à 200.000, tandis que de plus en plus de soignants se plaignent d’un grand nombre de créneaux de vaccination non pris. Or, avec seulement 50 % des adultes primo-vaccinées, il est bien trop tôt pour avoir atteint le plafond de verre des volontaires. Alors comment expliquer ce ralentissement ?

L’été comme nouvelle problématique

« La vaccination semblait essentielle pendant le troisième confinement pour enfin sortir de la crise. Aujourd’hui, tout rouvre sans que la majorité des gens soient vaccinés, ce qui laisse sous-entendre que ce n’est pas aussi indispensable que ça », remarque Franck Clarot.

Surtout, l’été est là, entraînant deux phénomènes. Premièrement, une certaine insouciance, encore plus avec le déconfinement et la réouverture des lieux de vie comme les restaurants ou les musées. « Cela fait 18 mois qu’on ne parle que de coronavirus, on peut comprendre que les gens veuillent penser à autre chose. Mais du coup, c’est la vaccination qui trinque », déplore Franck Clarot.

L’été, c’est aussi les vacances. Et c’est là que la « rigueur » de la vaccination française peut s’avérer très problématique. Il est nécessaire en France de faire ses deux doses dans le même centre vaccinal, doses désormais espacées entre cinq et huit semaines selon une dérogation du ministre de la Santé Olivier Véran. Conséquence, de nombreux Français qui partent en vacances ne peuvent être là pour leur seconde dose et ne prennent donc pas la première. « Il faut assouplir cette règle du même centre de vaccination, plaide Christian Lehmann. Oui, cela demandera du travail, de l’administratif, de la vérification, mais cette règle est incompatible avec les vacances d’été ».

Raccourcir l’espace entre les doses

La dérogation d’Olivier Véran ne trouve pas non plus grâce à ses yeux : « En espaçant la seconde dose, on la rend encore moins visible et on complexifie encore. » Initialement, l’intervalle entre les deux doses est de seulement 21 jours pour Pfizer-BioNtech et 28 jours pour Moderna, rapporté ensuite à 28 jours pour les deux, puis à six semaines, et désormais entre 5 et 8 semaines pour « rendre la vaccination plus souple » selon les mots du ministre de la Santé. « Au lieu d’encore rallonger l’intervalle entre les doses, il faudrait revenir au schéma initial. 21 et 28 jours. Cela offrirait aux Français plus de visibilité, et une protection plus rapide », insiste Christian Lehmann.

Le ralentissement de la campagne est donc peut-être plus dû à la saisonnalité qu’au plafond de verre, et pourrait bien réaccélérer à l’automne. Mais d’ici là, gare à ce que le virus n’ait pas repris sa flambée, ce qui laisserait d’amers regrets sur cet été à traîner des pieds jusqu’aux centres de vaccination.