Précarité menstruelle : Comment Inès a imaginé des ateliers pour confectionner des serviettes hygiéniques lavables

PORTRAIT Inès Belhous, 24 ans, vient de recevoir deux prix pour son projet Menstru’Elles, des ateliers pour coudre soi-même une culotte menstruelle réutilisable pour les femmes migrantes

Oihana Gabriel

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Inès Belhous, 24 ans, a rencontré 20 Minutes quelques jours après avoir reçu le Prix Deloitte du service civique.
Inès Belhous, 24 ans, a rencontré 20 Minutes quelques jours après avoir reçu le Prix Deloitte du service civique. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • A seulement 24 ans, Inès Belhous a déjà décliné deux fois son projet Menstru’Elles, au Burkina Faso et en Ile-de-France.
  • Son idée ? Apprendre aux femmes à coudre une serviette hygiénique lavable, pour leur redonner confiance, parler des règles, de la santé sexuelle, et les réorienter si besoin vers les structures et professionnels adéquats.
  • Alors qu’elle vient de recevoir deux prix de la Fondation Deloitte et qu’elle achève son service civique, Inès a rencontré 20 Minutes entre deux jours de formation à la santé sexuelle.

Deux prix pour une soirée. Jeudi 3 juin, l’inventivité d’Inès Belhous, 24 ans, a été saluée par la Fondation Deloitte. Elle lui a remis le prix du service civique (1.500 euros) et le prix du public (1.000 euros) pour son projet Menstru’Elles. L’objectif ? Proposer un atelier pour confectionner des serviettes hygiéniques lavables. Et ainsi lutter contre la précarité menstruelle et favoriser le parcours de soins des femmes.

Un encouragement de plus pour cette vingtenaire qui n’hésite pas à parler santé intime. A la terrasse d’un café à Montparnasse, où nous l’avons rencontrée, Inès sort de son sac une des serviettes hygiéniques, réalisée à partir d’un beau tissu africain bleu. Queue-de-cheval haute et chemise bordeaux, elle raconte son parcours.

Inès montre une des serviettes lavables réalisées dans un atelier de Menstru'Elles, qui vient de recevoir deux prix de la Fondation Deloitte.
Inès montre une des serviettes lavables réalisées dans un atelier de Menstru'Elles, qui vient de recevoir deux prix de la Fondation Deloitte. - O. Gabriel / 20 Minutes

Des rencontres fondatrices au Burkina Faso

Inès Belhous a grandi en région parisienne et après une année en hypokhâgne, elle rejoint Sciences Po Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). C’est lors d’un voyage au Burkina Faso qu’elle mesure l’ampleur de la précarité menstruelle « J’étais déjà, à l’époque, très à l’aise pour parler des règles, reconnaît la jeune femme, qui souffre d’endométriose. En parlant avec des jeunes filles, j’ai découvert qu’elles n’avaient pas de moyen pour se protéger pendant leurs règles, alors elles loupaient l’école. Certaines pensaient même qu’elles étaient malades ! »

Voilà comment naît la première version de Menstru’Elles. « On a créé des ateliers de fabrication de serviettes hygiéniques lavables, explique-t-elle. A la base, c’était pour donner du travail à certaines femmes et offrir aux jeunes-filles des moyens de protection pendant leurs règles. » A seulement 19 ans, elle mène de front cette mission de 2015 à 2017, à l’occasion de multiples allers-retours au Burkina Faso. Le projet perdure grâce à des subventions de la région Ile-de-France et du ministère des Affaires étrangères. « Mais le but, c’était que ça se pérennise sans subvention et sans que des mains occidentales ne soient là. »

« La précarité menstruelle, ça existe aussi en France ! »

Cinq ans plus tard, Inès Belhous est diplômée, travaille comme consultante à mi-temps dans la fondation Women in Africa​… mais garde en tête ce projet. « La précarité menstruelle, ça existe aussi en France ! Et on parle beaucoup du zéro déchet. » Encore faut-il trouver une structure qui lui permette de se former sur la santé sexuelle, d’obtenir des machines à coudre, de savoir quel public toucher, de trouver serviettes de bain et tissus à réutiliser…

Inès Belhous a travaillé pendant son service civique à son projet, Menstru'Elles.
Inès Belhous a travaillé pendant son service civique à son projet, Menstru'Elles. - O. Gabriel / 20 Minutes

Sophie Rigot, une sage-femme qui coordonne un programme destiné aux femmes migrantes au centre régional d’information et de prévention du sida et pour la santé des jeunes (Crips) en Ile-de-France, entend parler de son projet. Et lui propose alors de rejoindre l’association, pour sept mois de service civique. « Une chouette rencontre », souffle Sophie Rigot. Inès, experte en couture, Sophie plus à l'aise sur les questions de santé sexuelle coconstruisent Menstru’Elles, version française. Pas évident, pourtant, de nouer un lien de confiance en période de Covid-19 et de télétravail. « Mais on a réussi à se voir une fois par semaine et elle est hyper rigoureuse, motivée et engagée, c’est agréable », confie la sage-femme.

Après quelques expérimentations, le cahier des charges s’est affiné : le Crips propose dans ses murs, à Pantin (Seine-Saint-Denis), un atelier de 3 heures à 4 à 6 femmes migrantes, pour leur apprendre à coudre une serviette hygiénique réutilisable. « Le but, c’est aussi de remettre ces femmes, souvent victimes de violences, dans le parcours de soin », précise Inès. Pour le moment, elle a animé deux ateliers, et le Crips a reçu des moyens pour en préparer 15 sur un an. « Inès a fait émerger l’idée, on s’en est saisi, résume Sophie Rigot. Et on espère trouver des financements pérennes. »

Un pari audacieux

Comment cela se déroule concrètement,  ? « On introduit des jeux pédagogiques, par exemple un vrai/faux sur les règles. » Pendant deux heures, les femmes, en binômes, fabriquent leur serviette pour repartir avec. « A la fin, on prend vingt minutes pour parler de contraception, de grossesse », reprend Inès.

Parler des règles sans tabou avec des femmes migrantes, le pari s’annonce audacieux. D’autant que certaines ne parlent pas parfaitement français… « On va parler de la maison du bébé plutôt que d’utérus, par exemple. » Et quand ça coince, certaines jouent les traductrices. « Le Crips intervient depuis dix ans sur la vie affective et sexuelle avec le public migrant, nuance Sophie Rigot. Mais en créant cette serviette hygiénique lavable, elles développent une estime d’elles-mêmes, un sentiment d’efficacité. Et cela permet l’échange, l’entre-aide. » Entre elles, mais aussi avec les animatrices.

« On n’est pas là pour faire un cours sur les règles, insiste Inès. C’est elles qui parlent, débattent. Et c’est plus facile de libérer la parole vu qu’elles sont toutes dans une situation similaire. »

Exporter le projet

Ce qui impressionne Inès, c’est l’impact que ces ateliers peuvent avoir. « Une fois, quand on expliquait que les règles, ce n’était pas sale, une femme a explosé de rire : "J’ai 45 ans et je suis hyper surprise d’apprendre de ça". C’était bouleversant ! » Pour une autre, c’est la découverte de la couture qui a changé sa vie. « On s’attendrait à renseigner sur les structures de santé, moins sur les formations pour couturière ! », avoue Inès. Qui ne cache pas son enthousiasme. « Les femmes reviennent, en parlent autour d’elles. Cela paraît bête de faire des serviettes. Mais ça peut débloquer des choses : "Je peux consulter", "Je peux dire non à un médecin". »

Si elle a prévu de continuer à animer certains ateliers en tant qu’autoentrepreneuse pour le Crips, elle s’imagine bien passer le relais. Car la vingtenaire n’a pas l’intention de s’arrêter là. « Mon objectif, c’est de déployer ce projet à l’étranger, au Sénégal ou au Rwanda, pour répondre à une triple problématique : santé des femmes, emploi des femmes et scolarisation des jeunes filles ».