Déconfinement : A quoi ça sert, un couvre-feu à 23 heures ?

CORONAVIRUS Pendant trois semaines, entre ce mercredi et le 30 juin, le couvre-feu en France s’étendra de 23 heures à six heures du matin

Jean-Loup Delmas

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Le couvre-feu passe à 23 heures à partir de ce mercredi 9 juin
Le couvre-feu passe à 23 heures à partir de ce mercredi 9 juin — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • Ce mercredi, la France va entrer dans la troisième étape du déconfinement.
  • A cette occasion, le couvre-feu est repoussé et sera effectif de 23 heures à 6 heures du matin.
  • Un horaire qui interroge sur son impact sanitaire.

Ce mercredi, la France entame sa troisième phase du déconfinement, avec notamment la réouverture des salles de sport, des casinos, de l’intérieur des restaurants et bars (avec jauge et distanciation). Pour l’occasion, le couvre-feu, qui était déjà passé de 19 à 21 heures le mercredi 19 mai, sera cette fois décalé à 23 heures.

Ce couvre-feu devrait normalement définitivement disparaître le 30 juin, lors de la quatrième étape du déconfinement contre le coronavirus. Ces trois semaines de couvre-feu à 23 heures ont-elles un sens, sur le plan sanitaire ? 20 Minutes fait le point.

Le couvre-feu a-t-il fait preuve de son efficacité ?

Mesure phare du gouvernement en lieu et place des confinements depuis décembre 2020, l’efficacité réelle du couvre-feu est encore sujette à débat. Il est forcément difficile d’isoler une seule mesure pour établir son impact dans le consortium de décisions prises par l’exécutif (fermeture des bars, des restaurants, des musées, port du masque obligatoire, protocole sanitaire dans les écoles, etc.), sans compter de nombreux autres facteurs difficilement quantifiables (impact de la météo et de la saisonnalité, respect des gestes barrières par les Français, immunité collective qui progresse, vaccination).

Ainsi, une étude allemande publiée le 3 mai par l’université de Giessen et menée sur la région de Hesse concluait que le couvre-feu n’était « pas une mesure efficace pour limiter la transmission du virus lorsque diverses autres restrictions sont déjà imposées » et qu’il n’y avait « aucune preuve statistique de l’efficacité des couvre-feux pour ralentir la propagation de la pandémie ». Au contraire, une étude publiée dans Journal of Infection sur la région de Toulouse montrait que le couvre-feu instauré à 21 heures avait fait baisser l’incidence, mais qu’une fois élargi à 18 heures, il avait présenté « des effets contre-productifs », notamment avec une plus grande contamination dans les foyers familiaux. Santé Publique France s’est quant à elle toujours montrée très prudente sur le sujet, indiquant que « l’amélioration de la situation épidémiologique peut être en partie liée à la mise en place du couvre-feu anticipé ».

Pour le médecin et chercheur en épidémiologie Michaël Rochoy, le bilan est nuancé : « Comme sur toute maladie très contagieuse, la limitation des rassemblements a nécessairement un impact. Il est très probable que le couvre-feu ait donc limité en partie d’éventuelles flambées épidémiques. Se pose par contre la question de l’efficacité de cette mesure comparée à sa durée et son poids moral et économique sur la population. »

Un couvre-feu à 23 heures, quel impact cela peut-il avoir ?

Suivant la logique précédente, « plus on retarde l’heure du couvre-feu, moins il empêche des rassemblements, moins il a d’efficacité », estime Michaël Rochoy. Surtout que plus l’heure est tardive, « moins ce sont les personnes fragiles – âgées ou avec des pathologies graves – qui sont susceptibles d’être dehors », rappelle-t-il à l’évidence. Alors certes,les jeunes – puisque c’est d’eux qu’il s’agit – finissent en partie par contaminer les personnes fragiles, une augmentation de l’incidence chez cette tranche d’âge ayant toujours été suivie d’une augmentation de l’incidence chez les populations plus âgées. Il n’empêche, pour le médecin, « la mesure devient de plus en plus indirecte, ce qui questionne sur sa pertinence, son coût social et son adhésion. Déjà que le couvre-feu à 21 heures est très peu respecté… »

Néanmoins, tout n’est pas inutile. « Plus on avance dans la soirée, plus les gens ont de risque d’être alcoolisés, et donc d’oublier les gestes barrières en étant tactiles », plaide Michaël Rochoy. D’autant plus qu’à partir du 11 juin, l’Euro de football commence, ce qui peut donner lieu – passé 23 heures et la fin des matchs – des scènes de liesses populaires dans les rues avec d’immenses rassemblements collectifs. « L’Euro est peut-être la meilleure justification pour un couvre-feu à 23 heures », avance le chercheur.

Reste deux points potentiellement négatifs sanitairement à ce couvre-feu. Premièrement, que les soirées au bar se terminent dans des appartements après 23 heures, avec un risque de contaminations accru dans un lieu clos et étroit. Secondement, « que tout le monde veuille rentrer chez soi en transport en commun à 22h30/23 heures, créant une foule compacte là où elle aurait été plus dispersée et diffuse entre 22h30 et 1 heure du matin sans couvre-feu », poursuit Michaël Rochoy.

Le couvre-feu à 23 heures est-il une mesure symbolique ?

Avec autant de flou sur son efficacité sanitaire, se pose la question de la symbolique de la chose. Le couvre-feu est la mesure phare du gouvernement, celle dont il s’est le plus vanté en mettant en avant la différence de la France avec ses voisins qui avaient opté pour un confinement strict. « On peut penser que le couvre-feu n’est pas purement retiré pour garder une cohérence dans la ligne politique et sanitaire choisie depuis décembre 2020. D’ailleurs, à cette période, le couvre-feu devait durer jusqu’aux fameux 5.000 cas par jour. La France n’y étant actuellement pas encore, mais s’en approchant, lever la mesure le 30 juin serait cohérent avec le postulat de décembre », estime Michaël Rochoy.

Une autre symbolique est envisageable. A l’heure où on constate un certain relâchement des gestes barrières et où il faut informer les primo-vaccinés qu’ils ne sont pas totalement immunisés et qu’ils doivent continuer à faire attention, garder un simili de couvre-feu, tout comme le port du masque en extérieur – là aussi au moins jusqu’au 30 juin selon le président du Conseil scientifique ce mardi – peut être un moyen pénible mais efficace de rappeler que le coronavirus est toujours bien présent et qu’il faut garder sa vigilance.

Une chose est sûre selon Michaël Rochoy, sa levée définitive le 30 juin « ne devrait pas avoir beaucoup de conséquences sanitaires ». Allez courage, plus que trois semaines.