Coronavirus : « Tant qu’il y aura autant de personnes fragiles non-vaccinées, la France sera sous la menace d’un rebond épidémique »

INTERVIEW Pour le médecin Yvon le Flohic, plutôt que de se féliciter du nombre total de Français vaccinés, l'Héxagone devrait se concentrer sur le ciblage des plus fragiles

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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La vaccination pour tous ne doit pas faire oublier que nombre de personnes prioritaires n'ont pas encore reçu la moindre dose
La vaccination pour tous ne doit pas faire oublier que nombre de personnes prioritaires n'ont pas encore reçu la moindre dose — FRANCOIS LO PRESTI / AFP
  • La France tourne en moyenne à 550.000 vaccinations par jour sur la semaine écoulée, et compte 27 millions de primo-vaccinés.
  • Des chiffres qui peuvent faire oublier qu’une énorme partie des personnes fragiles face au coronavirus n’ont pas encore reçu la moindre dose de vaccin.
  • Pour le médecin Yvan le Flohic, il faut s’assurer de ces vaccinations en priorité absolue.

Jeudi, plus de 700.000 vaccinations ont été réalisées en France, un record. En moyenne, la France a utilisé 550.000 doses par jour sur la semaine, là encore, un niveau jamais atteint. La vaccination accélère, et c’est plus de 27 millions de personnes qui ont déjà reçu au moins une dose du vaccin contre le coronavirus.

Mais si la campagne vaccinale semble enfin avoir trouvé son rythme de croisière, ces données brutes garantissent-elles qu’elle sera réussie ? Pas sûr, selon Yvon le Flohic, médecin généraliste, pour qui le nombre de personnes vaccinées au total n’est pas l’indicateur le plus pertinent.

Pourquoi les chiffres bruts du nombre d’injections ne suffisent pas à rendre compte de la campagne vaccinale française ?

S’il est de plus en plus établi que la vaccination diminue le risque de transmission, il faut rappeler l’objectif initial des vaccins contre le Covid-19 : éviter les formes graves et les décès. Partant de ce rôle premier, on ne peut pas dire que la vaccination d’un jeune en bonne santé et d’une personne obèse de 70 ans aura la même efficacité sur une éventuelle nouvelle saturation des hôpitaux.

Rappelons qu’une personne de plus de 80 ans a 180 fois plus de chance de mourir du coronavirus qu’une personne entre 18 et 39 ans. On pourrait donc dire, en schématisant, qu’il faut 180 vaccinations chez les jeunes pour avoir les mêmes résultats sur la courbe de décès qu’avec la vaccination d’une seule personne âgée. Il en va de même pour l’obésité : cette comorbidité est présente dans 47,6 % des cas graves de coronavirus.

Ce sont donc des publics essentiels à vacciner. Actuellement, on a 27 millions de premières doses, mais on a surtout 20 % des plus de 75 ans qui n’ont pas reçu la moindre dose, 24 % des 60-74 ans, et plus de 50 % des personnes obèses… Il y a donc un problème quelque part ! Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas vacciner les jeunes, ou qu’on a tort de le faire. Juste que la priorité doit rester de vacciner les personnes fragiles. On évitera bien plus un rebond épidémique cet automne avec toutes les personnes fragiles vaccinées qu’avec 70 % de la population totale vaccinée, dont 70 % des personnes fragiles.

Atteindre l’immunité collective n’est pas l’objectif à atteindre ?

C’est un objectif noble et important, l’objectif final si on veut, mais il ne doit pas faire oublier l’absolue priorité de vacciner en tout premier lieu les personnes fragiles. Si la vaccination diminue la transmission, elle ne l’annule pas pour autant, et rien ne dit que le virus ne circulera pas en septembre-octobre, comme il l’a fait en 2020. Il circule même déjà dans certains Ehpad, où les pensionnaires sont majoritairement vaccinés, mais ce n’est pas dérangeant car il n’y a plus de formes graves ni d’hospitalisations lourdes grâce au vaccin.

C’est cela qu’on cherche réellement : pas de couper totalement la circulation virale – ce qu’on n’est pas certain de pouvoir faire – mais empêcher qu’elle ait de l’impact. Tant qu’il y aura autant de personnes fragiles non-vaccinées, la France sera sous la menace d’un rebond épidémique et d’une saturation de ses hôpitaux. Et, les chiffres chez certaines populations fragiles, en plus d’être insuffisants, commencent à stagner, notamment chez les séniors. En un mois, on n’a gagné que 4 % de personnes de plus de 75 ans vaccinées.

Ne nous y trompons pas, si la France a ouvert en avance la vaccination pour tous, c’est parce que le public prioritaire a moins bien adhéré que prévu, et qu’il y avait un risque de doses non utilisées. C’est embêtant, d’autant plus que l’été va peut-être également ralentir la vaccination… Il faudra voir le pourcentage de personnes prioritaires non-vaccinées cet automne, car c’est de cela dont dépendra la fragilité de la France à une nouvelle vague.

Même aujourd’hui, les réanimateurs sont désespérés de voir des hospitalisations lourdes ou des décès de personnes pourtant éligibles à la vaccination depuis des mois et qui n’ont pas reçu de dose. C’est un échec, et ce sont ces personnes qui continuent de remplir les lits de réanimation et de constituer la plupart des décès actuellement.

Que faudrait-il faire pour changer la donne ?

On ne peut pas juste se vanter des données brutes de la vaccination. Au lieu de communiquer sur les millions de Français primo-vaccinés, il faudrait mettre en avant le pourcentage de personnes fragiles vaccinées. L’enjeu est là, et pour l’heure, la France n’y répond pas, ou semble le faire avec difficulté.

Il faut donc adapter la campagne vaccinale, la rendre plus spécifique pour certains publics prioritaires, et faire une meilleure communication autour du vaccin et de ses bénéfices sur les formes graves et les décès. Pourquoi n’a-t-on pas le chiffre du nombre de personnes vaccinées et non-vaccinées en réanimation ? Cela pourrait être très parlant sur l’intérêt vaccinal pour les publics fragiles.

Il faut sortir de l’idée d’une vaccination égale pour tous. Toutes les doses n’ont pas la même importance, il faut prioriser et aller chercher le public fragile. Je ne dis pas qu’il faut enlever la vaccination aux jeunes, mais, avec la vaccination pour tous, on est entrés dans une vaccination universelle où tout le monde a les mêmes chances d’avoir un rendez-vous, il n’y a plus de public prioritaire. Pourtant, il y a des vaccinations plus prioritaires que d’autres.