Coronavirus : « Sans nous, il y aurait eu plus de morts »… Trois jeunes soignants de Créteil racontent leur pandémie

REPORTAGE Marie Lecronier, réanimatrice de 35 ans, Julien Stoltz, infirmier de 32 ans, et Niodinne Silva, aide-soignante de 27 ans, ont rejoint la réanimation et la médecine interne du centre hospitalier de Créteil en 2020

Oihana Gabriel
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Julien Stoltz est tombé amoureux de la réanimation, mais assure que la monotonie et le labeur sans pause ni loisirs devient fatiguant.
Julien Stoltz est tombé amoureux de la réanimation, mais assure que la monotonie et le labeur sans pause ni loisirs devient fatiguant. — Lucas Barioulet / CHI Créteil
  • Alors que de nombreux soignants ont été écœurés par des mois de lutte sans merci – et parfois sans moyen – contre la pandémie, le Centre hospitalier de Créteil, dans le Val-de-Marne, a souhaité mettre à l’honneur ses nouvelles recrues.
  • 20 Minutes a rencontré Marie, Julien et Niodinne, tous trois arrivés entre la première et la deuxième vague, en 2020, dans cet hôpital. Ils nous racontent leur quotidien auprès des patients Covid-19 graves, leur espoir de jours meilleurs, et leur désir de reconnaissance.

« Je comprends les soignants qui sont partis après la première vague de Covid-19, assure Julien Stoltz, infirmer en réanimation au centre hospitalier intercommunal (CHI) de Créteil ( Val-de-Marne). Je ne me vois pas travailler ailleurs qu’à l’hôpital public, mais j’ai été choqué de voir certains traiter ces infirmières qui démissionnaient de lâches et de faibles… »

Au contraire, cet infirmier de 32 ans, mais aussi Marie Lecronier, réanimatrice de 35 ans, et Niodinne Silva, aide-soignante de 27 ans, ont rejoint cet hôpital à l’été ou l’automne 2020, le courage en bandoulière. 20 Minutes a recueilli leur vécu de la pandémie, après deux autres vagues dans cet établissement qui compte 565 lits.

Marie Lecronier, médecin en réanimation au CHI de Créteil assure que la pression commence à retomber dans son service.
Marie Lecronier, médecin en réanimation au CHI de Créteil assure que la pression commence à retomber dans son service. - Lucas Barioulet / CHI Créteil

« J’ai découvert une famille cachée derrière une porte une fois ! »

« Je t’amène des gants et du savon », crie Niodinne Silva en sortant de la chambre A111. « On va se redresser dans le lit, ma chérie », explique sa collègue à une patiente qui vient de vomir. Si Niodinne Silva a atterri dans cet hôpital, c’est d’abord pour des raisons pratiques. Depuis juillet 2020, elle s’est rapprochée de son domicile en prenant ce poste d’aide-soignante au service de médecine interne.

Nodinne Silva, aide-soignante à l'hôpital intercmmunal de Créteil a rejoint la médecine interne à l'automne 2020.
Nodinne Silva, aide-soignante à l'hôpital intercmmunal de Créteil a rejoint la médecine interne à l'automne 2020. - Lucas Barioulet / CHI Créteil

« Il y a une super bonne équipe, c’est vraiment un service qui me plaît, même si le quotidien est dur », assure-t-elle. Ce qui lui pèse, c’est l’agressivité de certains patients et les horaires. « Le Covid-19 ne m’a pas dégoûté de mon métier, mais le rythme est dur à tenir, souligne la jeune femme, blouse verte et chignon haut. On est nombreux à avoir eu le Covid, donc il fallait se remplacer entre nous. Et avec les visites interdites aux familles, certaines ne comprennent pas, viennent en douce. J’ai même découvert une famille cachée derrière une porte une fois ! »

La médecine interne, Julien Stoltz, infirmier, connaît bien. Après y avoir fait ses armes pendant six ans, il a eu envie de plonger en réanimation. D’abord à Mantes-La-Jolie, puis à Créteil depuis octobre 2020. « En réanimation, on a des quotas d’infirmiers par patient et je voulais un challenge. » Bingo, il tombe amoureux de ce service. « Il faut beaucoup d’humilité parce qu’on recommence à zéro. On découvre de nouveaux appareils (dialyse, respirateurs), des drogues, des gestes, des manipulations spécifiques… Lever un patient intubé peut prendre une demi-heure ! »

Un quotidien physique donc, mais aussi une école du sang-froid. « Il faut savoir réagir dans les deux secondes quand une alarme sonne ! » Lui a mis environ un an pour se sentir à l’aise. « Et Dieu sait que je ne suis pas paresseux et très investi ! Cela me fait rigoler quand Emmanuel Macron fait croire qu’il faut trois jours pour former des infirmiers en réa. » Sujet épineux, car depuis des mois, les paramédicaux se battent pour qu’une réelle spécialité soit créée pour les infirmiers.

Le risque de la lassitude et du manque de reconnaissance

Un combat que Marie Lecronier, médecin en réanimation, soutient. Elle a passé deux ans à La Pitié avant de prendre son poste à Créteil en novembre 2020. Ce qu’elle aime, c’est « la polyvalence, l’autonomie des soignants, avoir des examens vite, des thérapeutiques variées et le gros travail d’équipe avec les médecins et les paramédicaux », souligne la trentenaire, cheveux bruns courts, jean et tennis bleus.

Marie Lecronier, réanimatrice a rejoint le CHI de Créteil en octobre, bien décidée à sauver des vies.
Marie Lecronier, réanimatrice a rejoint le CHI de Créteil en octobre, bien décidée à sauver des vies. - Lucas Barioulet / CHI Créteil

Mais son service a dû se réorganiser maintes fois, tester de nouveaux médicaments et protocoles. « On est passé d’une pratique très variée à toujours la même pathologie », souffle-t-elle. Si la déflagration de mars 2020 est maintenant loin et les équipes habituées, on sent, même chez ces nouvelles recrues, que la lassitude gagne du terrain.

« Le Covid, ça devient moins stimulant intellectuellement, reconnaît Julien Stoltz. On met le patient en "decubitus ventral" et on attend. » Si cette monotonie peut faire fuir certains internes, dont l’apprentissage est amputé, la réanimation de cet hôpital n’a pas eu de mal à recruter. « On reste très motivé, même si les choses ont changé, assure Marie Lecronier. On a tous eu des coups de mou cet hiver, on n’a fait que travailler dans une incertitude lourde. »

Une incertitude qui commence, peu à peu, à disparaître. Mais si l’amélioration des indicateurs épidémiques leur fait espérer que la crise sanitaire s’éloigne, ils espèrent que les politiques et l’opinion publique n’oublieront pas les leçons à tirer. « La crise a malheureusement montré que les paramédicaux en réanimation étaient indispensables, reprend Julien Stoltz. "Ils ont beau râler, ils avaient peut-être raison de se battre pour les lits finalement". Sans nous, il y aurait eu encore plus de morts… »

L’énergique trentenaire ne cache pas une certaine méfiance vis-à-vis des promesses du gouvernement. Les paramédicaux de l’hôpital public ont vu leur salaire mensuel revalorisé de 180 euros avec le Ségur de la santé. « Mais on a appris que la majoration des heures supplémentaires serait diminuée de façon rétroactive depuis le 1er février. Alors que pendant quatre mois, on a passé notre vie à l’hôpital, on a vu des situations horribles… »

Julien Stoltz, infirmier en réanimation, espère que cette terrible crise aura souligné l'importance des infirmiers de réanimation et leur besoin de reconnaissance.
Julien Stoltz, infirmier en réanimation, espère que cette terrible crise aura souligné l'importance des infirmiers de réanimation et leur besoin de reconnaissance. - Lucas Barioulet / CHI Créteil

« Pendant la troisième vague, je n’ai vu que des patients de moins de 65 ans »

L’amertume s’entend aussi sur le revirement soudain de l’opinion publique à leur égard. En un an, ils ont l’impression d’être passés de héros de la Nation à rabat-joie trop prudents… « Les applaudissements, ça me gênait, on faisait notre métier, nuance Marie Lecronier. Mais on a parfois eu l’impression que c’était à cause des hôpitaux qu’on était confiné. »

« On est les premiers à vouloir sortir, voyager, mais on voit la réalité du Covid, s’agace Julien Stoltz. Pendant la troisième vague, je n’ai vu que des patients de moins de 65 ans. En temps normal, je vais au cinéma, au théâtre, chez des amis. Aujourd’hui, perdre un patient m’enlève un morceau de cœur, mais rien ne le reconstruit. »

Aujourd’hui, le bout du tunnel se dessine, même dans ces services aux premières loges. Avec 3.300 personnes en réanimation jeudi dernier, contre 6.000 il y a seulement un mois, les soignants commencent à souffler. « Mardi soir, j’ai eu trois patients qui n’étaient pas Covid, ce n’était pas arrivé depuis des mois, confirme la réanimatrice. On ne se dit pas "youpi", parce qu’on a déjà vécu ça… Mais on espère vraiment qu’il n’y aura pas de nouvelle vague. Et qu’on pourra, nous aussi, partir cet été en vacances. » Bien méritées.