Journée sans tabac : Le tabagisme stagne en France après des années de baisse… Faut-il s’en inquiéter ?

ADDICTION A l’occasion de la Journée sans tabac ce lundi, « 20 Minutes » s’interroge sur le poids de la crise sanitaire dans la stagnation du tabagisme en France, après des années de baisse

Oihana Gabriel
— 
Illustration d'un jeune cassant une cigarette.
Illustration d'un jeune cassant une cigarette. — Pixabay
  • Le tabagisme a beaucoup baissé ces dernières années en France. Le fruit, notamment, d’une politique de hausse des prix, d’un accompagnement vers la sortie du tabac, en particulier avec le mois sans tabac, et de campagnes d’information.
  • Mais en 2020, la consommation de tabac a stagné, voire légèrement augmenté chez les plus vulnérables.
  • La preuve d’un effet de la crise sanitaire ? Et un obstacle par rapport à l’objectif du gouvernement d’arriver à une génération sans tabac dès 2030 ? Pas forcément.

« Le tabac a un effet déstressant… Si on distribuait des cigarettes dans les tranchées, ce n’est pas un hasard ! », ironise Loïc Josseran, président de l’Alliance contre le tabac et professeur de santé publique à l’université de Versailles-Saint-Quentin. Sans surprise, ces derniers mois, particulièrement angoissants pour certains, ont freiné la baisse du tabagisme en France.

Le dernier Baromètre de Santé publique France montre en effet qu’en 2020, plus de trois adultes sur dix (31,8 %) de 18 à 75 ans déclaraient fumer au moins occasionnellement, et un quart (25,5 %) quotidiennement. Et ce alors que la proportion de fumeurs occasionnels avait reculé de 34,5 % à 30,4 % entre 2016 et 2019, et celle des fumeurs quotidiens de 29,4 % à 24 %. Faut-il s’en inquiéter ? 

Les raisons de cette stagnation

« On peut parler de légère reprise, souligne le président de l’Alliance contre le Tabac. La hausse est plus importante chez les personnes qui ont un salaire bas et un niveau d’éducation faible. » Les plus vulnérables étaient ainsi 33,3 % à fumer quotidiennement en 2020, contre 29,8 % en 2019. La faute à la crise sanitaire ? Certes, l’absence de vie sociale, de lieux culturels ou de loisirs a pu rendre indispensable la clope à la fenêtre. « C’est une béquille pour beaucoup », reconnaît Albert Hirsch, pneumologue à la retraite et administrateur de la Ligue contre le cancer.​ « Mais les confinements ont eu un rôle ambigü », nuance Bernard Dautzenberg, pneumologue. En effet, à cause du Covid-19, l’étude de Santé publique France a été faite en deux temps. Et dans le détail, on s’aperçoit que les gens ont davantage fumé avant le premier confinement : la prévalence du tabagisme s’élevait à 32,7 % de janvier à mi-mars 2020, mais a diminué pour revenir en juin/juillet au même niveau qu’en 2019 (30,5 %). La crise sanitaire aurait donc bon dos…

« Les chiffres des ventes en 2020 ont continué à baisser  », ajoute Bernard Dautzenberg. Et il sera intéressant de comparer les données de 2020 avec les années suivantes, car la crise économique et sociale qui s’annonce aura sans doute un effet… « Toutes les crises sociales amènent une augmentation du tabagisme, ça s’est vu en 2008 aux Etats-Unis, argumente Loïc Josseran. Mais il y a une autre explication : on avait connu une baisse importante en quelques années, mais on a fait le plus "facile". Les gens qui étaient prêts à arrêter l’ont fait. On va maintenant s’attaquer aux fumeurs très dépendants. »

Comment retrouver une baisse ?

Faut-il aussi voir dans cette stagnation la preuve que la stratégie du gouvernement contre la cigarette n’a pas porté ses fruits ? « Le travers dans lequel il ne faut pas tomber, c’est de croire que cette politique n’est pas efficace, corrige Loïc Josseran. C’est ce que le lobby du tabac voudra avancer » « Il faut poursuivre, car on ne change pas une équipe qui gagne !, s’enthousiasme Albert Hirsch. Et une politique, c’est un ensemble de mesures sur des dizaines d’années… »

Le gouvernement a en tout cas tenu sa promesse : depuis le 1er mars 2020, le paquet de Marlboro coûte 10 euros en France. Mais l’Alliance contre le tabac et la Ligue contre le cancer espèrent voir le paquet atteindre 15 euros d’ici cinq ans. Avec deux autres mots d’ordre : accompagner celles et ceux qui veulent sortir de l’addiction et modifier le regard sur la cigarette. « Contrairement à l’image de jeunesse et de liberté, il faut rendre à ce produit sa nature mortifère, tance Loïc Josseran. C’est un esclavage chimique. » Il estime notamment qu’Internet est encore un terrain de jeu sans règle. Les influenceurs qui font des ronds de fumée sur les réseaux sociaux seraient ainsi de parfaits ambassadeurs, parfois à leur insu. « Internet n'est pas régulée aujourd'hui la loi Evin, c’est un espace de liberté totale pour la promotion, l’industrie l’a bien compris », regrette-t-il.

Autre cheval de bataille : les films. Une récente enquête Ipsos pour la Ligue contre le cancer dévoile qu’entre 2015 et 2019, 9 films sur 10 montraient des fumeurs, des cendriers…. « Sur 2 minutes 30 en moyenne, soit 7 spots publicitaires !, insiste Albert Hirsch. A un moment où les films, les séries, l’image prennent un telle importance, le tabac est bien plus représenté dans les fictions que dans la rue. Il n’est pas question de brandir l’interdiction, ça ne marche pas de toute façon. Mais il faudrait qu’une discussion entre les représentants de la culture, le CNC, le monde de la création soit à l’agenda. »

D’ailleurs, les jeunes ne sont pas dupes. Selon un sondage complémentaire, 58 % des 18-24 ans pensent que la présence de scènes avec du tabac dans les films est une incitation à la consommation de tabac, et 54 % pensent que les industriels du tabac jouent un rôle dans le placement de produits. « Les jeunes sont extrêmement sensibles à la manipulation, aux conflits d’intérêts, reprend Albert Hirsch. Révéler ce phénomène et son intensité, je pense que ça peut peser. »

Un travail déjà amorcé chez les jeunes

Ce désamour de la jeunesse pour cette drogue reste un argument massue pour ceux qui pensent que la fin du tabac est proche. Car si on n’y entre pas à l’adolescence, plus besoin d’en sortir. « L’image du tabac s’est considérablement dégradée, y compris chez les jeunes, se félicite Albert Hirsch. Grâce à l’information, à des restrictions, à des procès… Tout le monde sait aujourd’hui que c’est extrêmement dangereux pour la santé. » Même topo du côté de Bernard Dautzenberg : « il faut qu’on dénormalise la chicha, mais pour la cigarette, le travail est fait. En 1991, 50 % des lycéens fumaient, aujourd’hui 17 %. Avant, c’était le tabac qui entraînait le cannabis, maintenant c’est l’inverse. »

Pour le pneumologue, contrairement aux idées reçues, la cigarette électronique a été un allié dans la lutte contre le tabac. « Elle a ringardisé la cigarette. L’Organisation mondiale de la Santé a montré qu’elle n’est pas une porte d’entrée, mais une concurrente du tabac. » Il estime donc que cette stagnation, conjoncturelle, ne remet pas en cause l’objectif du gouvernement d’atteindre une génération sans tabac (avec 5 % de fumeurs) en 2030. « Aujourd’hui, 10 % des jeunes fument. Aux Etats-Unis, ils ont déjà atteint les 5 %. »