Coronavirus : Pourquoi la crise sanitaire nous fait-elle grincer des dents (et endolorit-elle nos corps) ?

UNE DENT CONTRE NOUS Dentistes et ostéopathes font le même constat : les problèmes de bruxisme ont augmenté avec la crise sanitaire

Oihana Gabriel
— 
Illustration d'une radio de la mâchoire.
Illustration d'une radio de la mâchoire. — Pixabay
  • Dents élimées, mâchoire qui craque, maux de tête… Les signaux qui peuvent mettre sur la piste du bruxisme, les grincements des dents la nuit, sont méconnus.
  • Or, ils peuvent avoir des répercussions sur l’ensemble du corps. Et ces problèmes de grincements de dents sont souvent amplifiés par le stress.
  • Sans surprise, dentistes et ostéopathes ont constaté que les problèmes de bruxisme ont touché davantage de Français depuis le début de la crise sanitaire.

La crise sanitaire et son lot d’incertitudes nous ont appris à serrer les dents. Peut-être un peu trop… Une étude de l’association dentaire américaine dévoilait en mars 2021 que 71 % des dentistes constataient une augmentation de problèmes de bruxisme (serrement et grincement de dents) chez leurs patients.

Même topo ici ? « On n’a pas d’étude chiffrée en France, mais de manière très claire, on a constaté sur le terrain que beaucoup plus de gens ont bruxé pendant cette période de pandémie », assure Christophe Lequart, chirurgien-dentiste et porte-parole de l’Union française pour la santé bucco-dentaire (UFSBD).

A s’en casser les dents

Ce qui n’est pas sans conséquence… « Les patients se cassent plus souvent les dents, ça m’a interpellé », confirme de son côté Muriel Wagner, chirurgien-dentiste à Paris et vice-présidente de l’Union dentaire. Pourquoi ? Car à force de grincer et de serrer des dents, certaines peuvent être si fragilisées qu’elles se cassent. « Le bruxisme entraîne une usure des surfaces de contact : les dents diminuent en hauteur, deviennent plates, explique Christophe Lecart. Ce mouvement n’est ni linéaire, ni équilibré, il peut être plus accentué sur une ou plusieurs dents, ce qui peut entraîner des fractures de la dent. Encore plus souvent si elle a été reconstituée. Voilà pourquoi on voit beaucoup de décollements de bridges et de fêlures de couronnes… »

« Si vous usez beaucoup vos dents, vous percez l’émail, qui ne repousse pas. Il faut le traiter avant que ça ne devienne grave, renchérit Muriel Wagner. Car l’émail protège la dent du chaud, du froid, du sucre. Si la dent devient très sensible, douloureuse, on va être obligé de la dévitaliser. »

Problème : c’est en général inconscient, en plein sommeil paradoxal, que l’on s’adonne à ces grincements. Impossible à contrôler et difficile à identifier, donc. « Le plus souvent, c’est la personne qui dort avec vous qui prévient, car les grincements font un bruit infernal », assure Christophe Lequart. « Normalement, la nuit est une phase de repos pour le cerveau, mais certains patients ont tendance à avoir une activité cérébrale », explique Emmanuel Mengin, ostéopathe à Paris. Pour ces spécialistes, pas de mystère, cette hausse du bruxisme est liée au stress accru par la crise sanitaire. « C’est une période oppressante, alors le corps réagit, même si on ne s’en rend pas compte », analyse Muriel Wagner.

Des répercussions sur tout le corps

Et les maux liés au bruxisme ne s’arrêtent pas à la tête. En plus d’une mâchoire qui craque, les cervicales, les épaules, le dos peuvent être endoloris. Muriel Wagner l’a d’ailleurs testé : un collègue ostéopathe lui a prouvé le lien entre dents et dos. « En remontant un muscle au niveau de ma bouche, j’ai aussitôt senti un point dans le dos, il a fait la manipulation inverse, la douleur a disparu », illustre-t-elle. « La mâchoire est un semeur de troubles, ça peut créer des déséquilibres de posture, confirme Emmanuel Mengin. Et créer des tensions à distance : il y a des douleurs dans les genoux liées au bruxisme. Plus les symptômes vont être proches de la mâchoire, plus ils seront forts. »

Il assure que depuis septembre 2020, les ostéopathes remarquent dans leurs consultations la souffrance décuplée des Français. « On voit beaucoup de corps en protection, en rétraction, comme une tortue qui rentre dans sa carapace. Ce "mode survie" crée de la rigidité. En moyenne, j’ai augmenté mes consultations de 10 à 15 minutes. Il faut arriver à approcher le patient sans générer un surcroît de protection. »

Si cet ostéo est habitué à voir beaucoup de patients en difficulté en novembre, période typique des déprimes saisonnières, cette année, les troubles ont perduré. « Pendant tout l’hiver, 8 sur 10 patients étaient dans cet état de vigilance qui se manifeste, entre autres, par le bruxisme, reprend-il. Et le masque n’arrange rien : il crée des réflexes de la mâchoire pour s’en débarrasser, certains mettent le menton en avant par exemple. Ce n’est pas du bruxisme, mais ça fait partie des mécanismes mandibulaires qui participent aux tensions de la mâchoire. »

Heureusement, pour soulager la mâchoire, les dents et le dos, il existe une solution. En effet, on peut demander à son dentiste de créer une gouttière : un appareil dentaire sur mesure pour la nuit, en résine souple ou rigide. « Entre novembre et avril, j’ai fait des gouttières plus souvent, 10 à 20 % de plus environ », assure Muriel Wagner. A quoi sert-elle ? « En général, on la pose sur l’arcade inférieure, reprend-elle. Elle crée un amortissement et les grincements usent la résine, et non les dents. En revanche, il faut la refaire régulièrement. » « C’est un genre de protège-dents », illustre Christophe Lequart, qui conseille également de s’adonner à la méditation.