Coronavirus : La fin du masque pour les personnes vaccinées « serait prématurée » en France, estime Hélène Rossinot

INTERVIEW Hélène Rossinot, médecin spécialiste en santé publique, juge compréhensible la levée de l’obligation du port du masque pour les vaccinés aux Etats-Unis. « Mais ça ne peut se faire que dans les pays où la couverture vaccinale est importante », précise-t-elle.

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, reçoit sa dose du vaccin Johnson & Johnson à Los Angeles, Californie, le 1er avril 2021.
Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, reçoit sa dose du vaccin Johnson & Johnson à Los Angeles, Californie, le 1er avril 2021. — PATRICK T. FALLON / AFP
  • Bas les masques ! Les Américains vaccinés contre le Covid-19 n’ont plus besoin de se couvrir la bouche et le nez en intérieur, ont annoncé jeudi les autorités sanitaires.
  • « En théorie, la décision des autorités sanitaires américaines est bonne, et même plutôt logique », réagit Hélène Rossinot, médecin spécialiste en santé publique, tout en pointant quelques bémols.
  • Reste à savoir si une telle recommandation est transposable en France. « Cela me semble prématuré, répond Hélène Rossinot. Nous n’avons pas encore vacciné suffisamment de monde pour prendre un tel risque. »

Se faire vacciner pour espérer un retour à la vie normal après plus d’une année désormais marquée par la crise du Covid-19… Aux Etats-Unis, cette promesse est devenue plus concrète encore depuis que les autorités sanitaires du pays ont levé, jeudi, leur recommandation de port du masque pour les personnes vaccinées.

Elles peuvent désormais participer sans risque « à des activités en intérieur et en extérieur, petites ou importantes, sans porter de masque ni respecter la distanciation physique », a annoncé Rochelle Walensky, la directrice des Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC), principale agence fédérale de santé publique. Les autorités sanitaires américaines recommandent aux personnes vaccinées de continuer à porter un masque uniquement dans les transports (avions, bus, trains…), ainsi que dans les aéroports et les gares.

Cette stratégie est-elle prudente ? Peut-on imaginer pareille mesure en France, notamment pour inciter à se faire vacciner ?​  Hélène Rossinot, médecin spécialiste de santé publique, répond à 20 Minutes.

Etre complètement vacciné dispense-t-il effectivement de porter un masque et de respecter la distanciation physique, comme l’ont estimé les Etats-Unis ?

En théorie, la décision des autorités sanitaires américaines est bonne et même plutôt logique. En pratique, en revanche, j’ai du mal à me rendre compte de la façon dont cette nouvelle règle peut être mise en place. Autrement dit : comment vérifie-t-on que les gens qui ne portent plus le masque ont effectivement été vaccinés ? On est sur du déclaratif.

Les autorités sanitaires américaines appuient leurs décisions sur les dernières données scientifiques, tendant à montrer que les vaccins sont efficaces contre la possibilité d’être infecté, celle de transmettre à son tour, et contre la propagation des variants… Un bon calcul ?

Oui, on peut effectivement faire confiance aux vaccins, en particulier sur la question des variants. Ils nous protègent bien contre ceux que nous avons à l’heure actuelle. Je précise bien « à l’heure actuelle ». La question se reposera si de nouveaux variants voient le jour dans les prochaines semaines ou mois, ce qui pourrait pousser d’ailleurs les autorités américaines à revoir leurs recommandations.

J’émets plus de réserves, en revanche, sur le volet « transmission ». Certes, on sait que des personnes vaccinées complètement, même si elles sont positives, transmettent moins la maladie. Mais cela ne veut pas dire qu’elles ne la transmettent pas du tout. Il vaut mieux alors continuer à porter le masque lorsqu’on est au contact de personnes non encore vaccinées ou qui suivent un traitement particulier qui les rend vulnérables au Covid-19, une chimiothérapie par exemple.

Peut-on imaginer pareille recommandation en France ?

Cela me semble prématuré à ce jour. C’est un autre point important : on ne peut autoriser les personnes vaccinées à se dispenser de masques que dans les pays qui ont atteint une couverture vaccinale importante. C’est sans doute le cas aux Etats-Unis [environ 35 % de la population américaine – soit plus de 117 millions de personnes – sont entièrement vaccinées, ndlr]. En France, nous n’avons pas encore vacciné suffisamment de monde pour prendre ce risque-là.

Le gouvernement espère seulement le cap des 20 millions de primo-vaccinés dans le week-end. Tout de même, cela me semble important qu’on songe à assouplir certaines consignes sanitaires pour les personnes vaccinées en France. Cela ne me choquerait pas, par exemple, que l’obligation du port du masque soit levée pour des personnes vaccinées qui se retrouveraient entre elles.

Cette possibilité de se passer de masque pourrait être aussi un argument fort pour pousser les Français à se faire vacciner, non ?

Je ne pense pas qu’on en soit arrivé là en France. Si les Etats-Unis ont une meilleure couverture vaccinale que la nôtre à ce jour, c’est surtout parce qu’ils ont eu plus de doses et qu’ils ont vacciné plus vite. Mais pour faire personnellement de nombreuses permanences en centre de vaccination, je n’ai pas l’impression que les Français sont plus réticents aux vaccins que d’autres et qu’il faudrait en faire plus pour les convaincre de se faire vacciner. J’en veux pour preuve mon téléphone rempli de messages de gens qui demandent que je les appelle si j’entends parler de places qui se libèrent.

En revanche, la question qui se pose est celle de savoir comment convaincre les plus réticents à aller se faire vacciner. C’est notamment à cette problématique que sont confrontés en ce moment les Etats-Unis. Ils ont atteint une sorte de plateau depuis mai et le rythme de vaccination ralentit désormais. Les pouvoirs publics cherchent alors les moyens de relancer la campagne. A l’image du maire de New York, Bill de Blasio, relayant l’initiative d’une chaîne de fast-food américaine offrant une barquette de frites aux personnes vaccinées. La décision des autorités sanitaires américaines de lever la recommandation du masque aux personnes vaccinées s’inscrit sans doute dans ce contexte. Mais, encore une fois, en France, nous n’en sommes pas encore là.