Coronavirus : Doit-on regarder du côté de l’Espagne pour imaginer un déconfinement sans risque ?

PANDEMIE Certains s’étonnent de voir que les Espagnols n’ont fermé ni musées, ni terrasses, ni commerces, et s’en sortent bien mieux que nous

Oihana Gabriel

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Des Madrilènes mangent en terrasse à Madrid le 30 mars 2021.
Des Madrilènes mangent en terrasse à Madrid le 30 mars 2021. — /SIPA
  • En Espagne, les contaminations, les hospitalisations et les décès liés au coronavirus sont actuellement à des niveaux bien plus bas qu’en France.
  • Pourtant, les restos, bars, commerces et musées sont restés ouverts.
  • Le signe que notre déconfinement, prévu pour démarrer le 19 mai, pourrait se faire sans risquer une quatrième vague ? La réalité est bien plus nuancée.

Les images du Prado ouvert et des terrasses madrilènes remplies ont de quoi faire saliver les Français. Après six mois sans restaurant, bar et aucune vie culturelle, l’Hexagone se prépare au retour de la vie sociale pour le 19 mai. Avec envie… et angoisse. Qu’arrivera-t-il si mi-mai, on s’agglutine sur des terrasses minuscules et dans les files du cinéma, alors que les services de réanimation sont encore remplis aujourd’hui ?

Si les comparaisons internationales sont un exercice périlleux en temps de pandémie, où chaque pays choisit ses compromis, l’exemple de l’Espagne, qui a gardé restos, bars, théâtres, musées et commerces ouverts, peut-il nous montrer la voie pour assurer un déconfinement le plus « safe » possible ?

Des indicateurs en moyenne trois fois plus bas qu’en France

L’Espagne affichait en avril des indicateurs bien plus bas que la France : 100 morts par jour environ, contre 300 chez nous. Notre voisin compte aujourd’hui 6.600 nouveaux cas chaque jour… contre 20.000 ici. Certes, les Espagnols sont 46 millions d’habitants, les Français 67 millions, mais le décalage reste important. Et ce avec nettement moins de restrictions. Et un taux de vaccination semblable : 25 % des Espagnols ont reçu leur première dose, 26 % des Français.

Mais derrière ce « miracle » espagnol se cache une réalité bien plus nuancée. Tout d’abord, ce pays a connu une troisième vague très importante, mais trois mois avant nous. Avec jusqu’à 40.000 nouveaux cas en 24 heures le 22 janvier, et 900 décès le 8 février. Logiquement, donc, on assiste sur place à une accalmie après des restrictions.

Des restrictions région par région

Car loin de l’image d’un pays qui n’aurait pris aucune mesure pour freiner l’épidémie, les restrictions sont bien en vigueur chez nos voisins ibériques. Mais elles diffèrent (un peu) des nôtres. Certes, les musées et les théâtres sont restés ouverts, mais avec une jauge (75%), le masque obligatoire… La plupart des salles de concert et discothèques ont fermé. Les rassemblements à l’intérieur sont interdits (excepté pour assistance aux personnes), ceux en extérieur limités à six personnes. Le couvre-feu est tardif : 22h ou 23h selon les régions. « La vie sociale est décalée de 2 heures par rapport à la France, donc cela correspond à 20h en France », souligne Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur associé à l’ Institut des relations internationales et stratégies (IRIS), spécialiste de l’Espagne.

Deuxième nuance : attention à notre vision jacobine, avertit celui qui est également directeur de l’Observatoire Amérique latine à la Fondation Jean-Jaurès. « La gestion de la santé relève (en Espagne) des régions autonomes. Les terrasses tout le temps ouvertes, c’est Madrid et sa région. » Et non l’intégralité du pays. Il est donc intéressant de comparer le taux d’incidence national (98 cas pour 100.000) et celui de Madrid : 305. Finalement pas si éloigné de l’Ile-de-France : 336 cas pour 100.000 habitants. « Madrid est une des métropoles européennes qui a enregistré le plus grand nombre de décès », complète Jean-Jacques Kourliandsky. Reste qu’à Madrid, comme dans le reste de l’Espagne, les chiffres des hospitalisations et des contaminations baissent depuis un mois.

« L’Espagne s’est fermée sur le monde extérieur et a interdit les déplacements entre régions ( dès le 26 mars et jusqu’à 10 mai), interdisant les réunions familiales pour la traditionnelle Semana Santa), reprend-il. D’ailleurs, on s’est aperçu que la région de Valence, où le taux d’incidence était le plus élevé du pays, est aujourd’hui le plus bas. » En France aussi, le pays a été reconfiné en avril, avec interdiction de se déplacer à plus de 10 km. Mais les souplesses pour le week-end de Pâques et pour les gardes d’enfants ont entraîné des trous dans la raquette…

De quoi se rassurer ?

Savoir que les terrasses sont restées ouvertes et qu’ils s’en sortent bien mieux peut-il alors nous rassurer sur notre propre déconfinement ? « Non, c’est vraiment lié à des circonstances et des rythmes de contagions décalées, avance le chercheur à l’Iris. C’est la même chose au Portugal. En janvier, c’était la catastrophe, et aujourd’hui, ces deux pays ont deux ou trois fois moins de contagions qu’en France. Il faudra voir ce qu’il se passe en Espagne après le 10 mai [et la fin des restrictions de déplacements]… ». Notamment dans un pays « où 10 % du PIB vient du secteur du tourisme ».

Rémi Salomon, président de la Commission Médicale d’Etablissement de l’AP-HP, s’adonne tout de même à quelques hypothèses pour expliquer ce fossé. « Ils ont eu un premier pic en mars-avril 2020 plus violent que le nôtre, et un confinement très strict avec une police très présente. Peut-être sont-ils plus regardants que les Français », suggère le néphrologue. En tout cas, placés en isolement, les Espagnols peuvent recevoir la visite surprise de la police municipale. Et les amendes sont nettement plus salées de ce côté-là des Pyrénées : de 601 euros pour un déplacement non autorisé jusqu’à 10.400 pour la participation à une fête. Et même jusqu’à 60.000 euros en cas de manquement grave au respect de la loi…

Deuxième hypothèse, culturelle cette fois. « Les Espagnols ont davantage l’habitude de se retrouver dehors », souffle Rémi Salomon. Ce que nuance Jean-Jacques Kourliandsky : « on peut attraper la maladie dans un café et il n’y a pas que les terrasses qui sont ouvertes. »

Mais Rémi Salomon estime qu’on pourrait s’appuyer sur cet exemple pour inciter encore plus les Français à se retrouver en extérieur, où le risque de contamination chute. Nombre de médecins répètent qu’aller au musée avec un masque, des distances, une aération, une jauge est beaucoup moins risqué que de se serrer dans une minuscule boulangerie. « Il est préférable de respecter des règles plus souples et bien comprises que d’avoir des règles strictes qui seront contournées, twittait le médecin. Rappelant que la France pourrait  faire mieux côté pédagogie.

« En Espagne, ils ont des terrasses où les tables sont vraiment espacées et avec pas plus de six personnes par table, ajoute-t-il. A Paris, on est vraiment serré… Pourquoi ne pas faire des rues piétonnes ? Si on arrive à se discipliner, on peut reprendre une vie sociale avec des conditions qui limitent les contaminations. Car une quatrième vague cet été, (qui signifierait) annuler les congés d’été des soignants, ce serait vraiment catastrophique. »