Coronavirus : Le pass sanitaire va-t-il nous contraindre à nous faire vacciner ?

EPIDEMIE L’obligation d’être vacciné contre le Covid-19 pour avoir des loisirs risque de faire pencher la balance pour les plus réticents

Marie De Fournas
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Un certificat de vaccination avec un autocollant du vaccin AstraZeneca contre le coronavirus (Covid-19).
Un certificat de vaccination avec un autocollant du vaccin AstraZeneca contre le coronavirus (Covid-19). — Ina FASSBENDER / AFP
  • Si l’on a collectivement intérêt à se faire vacciner, ce n’est pas toujours le cas de façon individuelle. Le pass sanitaire vient apporter un argument supplémentaire à nos considérations personnelles.
  • Si cet outil vient pallier l’absence d’un élan citoyen espéré par le gouvernement, il montre aussi l’échec de ce dernier à convaincre la population via des arguments d’ordre médical.
  • Il faudra cependant prendre garde à ce que ce pass ne soit pas mis en place trop rapidement au risque de créer des situations non équitables entre les populations ayant pu avoir accès au vaccin et les autres, préviennent les spécialistes.

Bien que la vaccination contre le coronavirus ne soit pas obligatoire aujourd’hui en France, le pass sanitaire risque bien de devenir indispensable pour avoir de nouveau « une vie normale » et des loisirs. Ici, c’est l’Union des professionnels solidaires de l’événementiel qui réfléchit à un tel pass  pour permettre l’organisation de mariage. Là, ce sont des compagnies aériennes qui envisagent de l’imposer pour pouvoir prendre l’avion. Précédemment, des représentants de la restauration y pensaient pour les clients. La piste est également envisagée par le gouvernement pour l’accès aux lieux culturels.

Si un tel pass venait à être instauré pour accéder à tous ces loisirs non essentiels, la vie des personnes non vaccinées se résumerait globalement à celle que nous vivons actuellement en confinement. Un quotidien  pas terrible. Le pass serait-il finalement un moyen détourné de nous contraindre à nous vacciner sans nous y obliger ?

La balance entre le bien collectif et individuel

« Dans la logique de l’action collective, on fait toujours un calcul rationnel entre le bien commun et notre intérêt personnel, explique Caroline de Pauw, sociologue spécialiste des sujets de santé. Pour le vaccin, même si on a tout intérêt à le faire collectivement, nous n’avons pas tous intérêt à le faire individuellement. » Il existe en effet aujourd’hui une certaine peur de la population autour d’effets secondaires (pourtant rares) ou du manque de recul, qui rend les personnes ayant de faibles chances de développer des formes graves du Covid-19 moins enclines à se faire vacciner.

« Mais un pass sanitaire obligatoire pour prendre l’avion, aller à des spectacles, au restaurant ou pour organiser son mariage, c’est un levier de contrainte qui va faire pencher la balance dans laquelle se trouve d’un côté cet intérêt collectif et, de l’autre, l’intérêt personnel », poursuit la chercheuse associée au Clersé (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques) de l’Université de Lille. Concrètement, puisque nos intérêts personnels prédominent, on ira plus facilement chercher une dose car « nous sommes dans une société de plus en plus individualisée où l’on fait ses propres choix et où les gens trouvent d'avantage de sens lorsque les bénéfices sont individuels, plutôt que collectifs ».

Une telle contrainte était-elle inévitable en France ?

C’est bien possible. En premier lieu parce que de trop nombreux Français sont encore dans la logique d’attendre de voir. « On peut avoir tendance à se dire que si tous les autres sont vaccinés, on n’aura donc pas besoin de le faire. La logique du passager clandestin », explique Bénédicte Champenois-Rousseau, sociologue spécialiste des questions de santé. Malin, sauf que cette stratégie ne marche pas si tout le monde a la même idée, ni si le seuil d’immunité collective n’est pas atteint. « Par ailleurs, il n’est pas possible d’avoir ce genre de réflexion dans notre situation puisque l’on n’envisage pas de vacciner les enfants, chez qui le virus circule beaucoup. Donc cela ne marche pas », insiste l’experte.

La sociologue met également en lumière la défiance historique des Français vis-à-vis des vaccins. « Depuis les grands scandales sanitaires des années 1980, il y a une remise en cause de la médecine malgré le fait que celle-ci ait fait énormément de progrès. Il y a également un courant antivaccin en France qui ne facilite pas la tâche. » Mais au vu de la façon dont le virus se propage aujourd’hui, pour Bénédicte Champenois-Rousseau, « à part vivre sous une cloche, se faire vacciner reste la solution la plus efficace ».

Un aveu d’échec

Est-ce donc par la contrainte et non par un élan de bienveillance vis-à-vis des populations les plus fragiles que les Français finiront tous par se faire vacciner ? Caroline de Pauw note tout de même que cette attitude citoyenne a été particulièrement visible « dans l’entourage des personnes en Ehpad ou greffées par exemple, qui ont fait volontairement la démarche de se faire vacciner pour protéger leurs proches ».

Pour l’experte, se faire vacciner sous contrainte est malgré tout « un aveu d’échec et d’impuissance de la politique conduite actuellement ». « Cela signifie qu’il n’a pas réussi à convaincre la population par les autres leviers, à savoir protéger les autres ou soi-même. » La faute, selon elle, à une absence de culture vaccinale et un manque d’explications. « Les gens ne sont pas irrationnels, ils ont juste besoin que l’on réponde à leurs questions et leurs angoisses. Il faut plutôt travailler autour des freins des personnes qui refusent la vaccination. Sinon, en l’imposant, on risque d’alimenter le discours des complotistes », avertit-elle.

La question de l’éthique et de la légalité

Concernant le pass sanitaire, la question de l’éthique autour de sa mise en place est soulevée par les deux expertes. « L’éthique repose sur quatre piliers : la bienveillance, la non-malfaisance, l’autonomie et l’équité, détaille Caroline de Pauw. On peut se demander si, lorsque l’on contraint les personnes, on respecte leur autonomie. » Quant à la question de l’équité, pour Bénédicte Champenois-Rousseau, « avant la mise en place de ce pass, il faudra bien sûr en étudier les modalités afin qu’il n’y ait pas de privation de chance pour certains », afin d’éviter les injustices. « Il faut que la majorité de la population ait eu accès au vaccin et ait donc eu la possibilité de l’accepter ou non. Or ce n’est pas le cas aujourd’hui. »

Pour ce qui est de la légalité, un précédent existe en matière de vaccin. Il est en effet obligatoire de faire vacciner son enfant pour l’inscrire à la crèche ou à l’école. Sur ce point, la mise en place du pass sanitaire risque donc d’être difficilement contestable.