« A force de fermer les écoles, ce sont des générations sacrifiées », prévient une pédiatre toulousaine

INTERVIEW Ce lundi, les enfants de primaire retournent à l'école en présentiel. Une nécessité pour la pédiatre toulousaine, Isabelle Claudet, pour qui cette dernière année va laisser des traces durables sur toute une génération

Propos recueillis par Béatrice Colin
— 
Un enfant portant un masque en école primaire dans un établissement de Toulouse (illustration).
Un enfant portant un masque en école primaire dans un établissement de Toulouse (illustration). — Lionel BONAVENTURE / AFP
  • Ce lundi, les élèves de primaire reprennent le chemin de l’école, avec un protocole strict.
  • Tests, fermeture de classe, troubles psychologiques… Le professeur Isabelle Claudet, cheffe des urgences pédiatriques évoque pour 20 Minutes les conséquences des mesures prises sur cette classe d’âge juste avant cette rentrée « nécessaire ».

Ce lundi, après trois semaines de fermeture en raison de la crise sanitaire, les écoles primaires rouvrent leurs portes, avec un protocole sanitaire strict pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Quand les collégiens et lycéens reprendront le chemin de leur établissement la semaine suivante, dans des conditions adaptées. Dès le premier cas de Covid-19, la classe entière sera fermée et des tests vont être régulièrement menés. Des demandes des syndicats enseignants, mais qui peuvent paraître excessives, notamment pour les plus petits, selon le professeur Isabelle Claudet, cheffe des urgences pédiatriques du CHU de Toulouse, qui l’explique à 20 Minutes.

L’école reprend ce lundi en présentiel pour les primaires. C’était une nécessité selon vous ?

Ne plus mettre les enfants à l’école, c’est une perte de chance en termes de santé éducative, de santé mentale et pour leur équilibre de vie. Certains enfants ont accès à certaines activités uniquement là et des équilibres alimentaires qu’ils ne peuvent avoir qu’à l’école. Il y a certains enfants pour lesquels il n’est pas sûr que la maison soit plus sécurisante que l’école, ou qu’ils y soient mieux protégés, bien au contraire. Lors du premier confinement, nous avons vu des violences infrafamiliales, directes ou indirectes, à l’encontre des enfants. Pour leur santé mentale, on voit chez nous une explosion de recours pour troubles psychologiques, même chez les 7-8 ans, et troubles alimentaires chez les ados.

Ces troubles psychologiques se manifestent comment ?

Ils ont des idées noires, des symptômes dépressifs, des modifications de comportement, être plus sollicitant ou plus irrités, moins patients. Cela induit chez certains parents des réactions moins bienveillantes, avec un cercle vicieux qui s’installe : comme les parents en ont marre de les avoir à la maison, ça les dérange dans leur télétravail. A côté, les mamans ont eu les autres tâches à accomplir, on sait qu’elles ont beaucoup pâti du premier confinement, mais les petits enfants eux sont contents d’avoir leurs parents à la maison et les sollicitent plus. Ça saoule les parents, qui finissent par ne pas répondre, à être plus autoritaires de façon verbale et physique, et du coup les mômes sont perturbés. Et certains, face à la situation anxiogène, développent des stress post-traumatiques.

Vous recevez beaucoup de jeunes ados pour des troubles alimentaires ?

Sur la vingtaine d’enfants hospitalisés de moins de 15 ans pour troubles psychologiques, la moitié ce sont pour des troubles du comportement alimentaire. Et il y en a à peu près autant qui attendent chez eux d’être hospitalisés.

Certains parents déplorent que leurs enfants en détresse psychologique ne puissent pas être pris en charge ?

Il y a une saturation, ça dépasse les capacités d’hospitalisation pédopsychiatries qui ne sont pas très importantes. Ça met un peu plus en exergue les difficultés de la pédopsychiatrie en France qui est exsangue.

Est-ce que ces cas, c’est l’arbre qui cache la forêt et laisse présager une explosion des cas à l’avenir ?

Ce n’est pas une épidémie qui va s’arrêter comme ça. Ces troubles psychologiques vont perdurer, en fonction des saisons, du fait qu’il aille à l’école ou pas, des congés scolaires ou pas. C’est annoncé, chez les jeunes ados et adultes, il y aura une augmentation des conduites suicidaires dans les années à venir.

En cette rentrée, les syndicats enseignants demandent des protocoles stricts, la fermeture de la classe dès le premier cas. Qu’en pensez-vous ?

Ils demandent des protocoles stricts pour protéger qui ? Les enseignants qui ont accès à la vaccination ? Fermer la classe s’il y a un cas, ça paraît un peu exagéré.

Pourtant avant les nouvelles mesures de confinement et la fermeture des écoles, il y a plus de cas ?

La situation qui était celle de la population générale, avec une hausse de la contagiosité, les taux d’incidence en augmentation, faisait qu’en pédiatrie il y avait un peu plus de cas, forcément. Au lieu d’avoir un positif par semaine, on en avait un ou deux par jour. Pas plus. C’était surtout vrai pour les collèges et lycées. En primaire, on le sait, la charge virale pour les petits est beaucoup moins importante, ils transmettent très peu. Comme en atteste le peu d’enseignants qui ont été malades, et la plupart ne se sont pas contaminés au contact d’élèves, plus dans leurs cercles familiaux. Il faudrait foutre la paix aux plus petits, ce n’est pas eux qui transmettent le plus. Il y a des publications avec analyses avec de charges virales dans le nez qui le confirment. Les tests, on se demande qui ça doit rassurer.

Ce qui est moins le cas des collégiens, lycéens et étudiants…

Eux, par contre, c’est comme la population générale. Qu’ils soient testés, pourquoi pas. Ce qui marche surtout bien, ce sont les gestes barrières, mais qu’ils ont du mal à appliquer. Le masque, ils le portent, plus ou moins bien. Par contre, ce qu’ils font très mal, c’est le lavage de mains régulier. Là, la population a bien lâché, y compris les plus jeunes. Ces jeunes peuvent s’auto-tester, on verra ce que cela donne.

Au début de l’épidémie, on a vu les enfants comme des vecteurs du coronavirus. Cette image perdure encore aujourd’hui ?

Ce qui est vrai, au départ, comme d’habitude, on en a fait un vecteur possible, car beaucoup de virus sont transmis par l’enfant. Cette étiquette est restée longtemps, jusqu’à ce que les études confirment que les petits étaient très peu transmetteurs.

Mais ce sont quand même les enfants les grands oubliés de cette pandémie. Ils n’ont pas beaucoup été malades du virus, mais ils ont pâti de toutes les autres contraintes : du confinement, de la fermeture des écoles…

On savait qu’il y aurait des effets psychologiques négatifs, mais ça n’a pas été anticipé. Cette épidémie on en a fait une gestion, strictement biomédicale et pas sociologique. Il faut espérer en tirer les leçons pour la suivante. Dans d’autres pays la situation est encore plus dramatique, les écoles ont été fermées depuis le début.

A force de fermer les écoles, ce sont des générations sacrifiées, notamment chez les petits enfants. Il y a des acquisitions qui doivent se faire à l’âge de six ans, s’ils ne peuvent pas le faire là, après ils ne peuvent pas l’acquérir. Je crois que le gouvernement de notre pays a entendu la société française de pédiatrie, les autres sociétés savantes de pédiatrie et qu’ils ont essayé de tenir bon jusqu’à ce que ce qu’ils y aient des pressions d’élus lorsqu’il y a eu la multiplication de cas dans les écoles, ce qui a fait peur à tout le monde. Aux adultes en premier.