Coronavirus : « Ces thromboses post-vaccination sont très différentes des thromboses courantes », explique une spécialiste de la médecine vasculaire

INTERVIEW Des thromboses ont été répertoriés après le vaccin AstraZeneca et celui de Jannsen, Marie-Antoinette Sevestre-Pietri fait le point sur ce que l'on sait de cette réaction, rare mais grave

Propos recueillis par Oihana Gabriel

— 

Illustration du vaccin d'AstraZeneca.
Illustration du vaccin d'AstraZeneca. — AFP
  • Cette semaine, les Etats-Unis ont suspendu la vaccination avec le sérum de Janssen après six cas de thromboses dont une mortelle.
  • Après des semaines de modifications des campagnes vaccinales avec AstraZeneca en Europe, les inquiétudes se multiplient sur ces deux vaccins à adénovirus.
  • Quelles sont les spécificités de ces thromboses ? Peut-on donner un médicament qui limiterait le risque de caillot sanguin ? La présidente de la Société française de médecine vasculaire a répondu aux questions de 20 Minutes.

Après six cas de thromboses, dont un décès sur 7,5 millions de personnes vaccinées, les Etats-Unis ont suspendu cette semaine l’administration du vaccin Jannsen pour une semaine. Après les  doutes et tergiversations autour d’AstraZeneca, les cas de thromboses, ces caillots sanguins qui bouchent une veine, post-vaccination inquiètent.

En France, où le vaccin Jannsen n’est pas encore disponible, sur près de 2,5 millions d’injections, l’Agence du médicament a répertorié 12 cas de ces thromboses atypiques, entraînant quatre décès. Pour tenter de comprendre quel est le lien entre ces deux vaccins et ces thromboses, 20 Minutes a interrogé Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, cheffe de service en médecine vasculaire au CHU d’Amiens et présidente de la Société française de médecine vasculaire.

Y a-t-il plus de risque de faire une thrombose avec certains vaccins que d’autres et pourquoi ?

Oui, il y a plus de risque de faire des thromboses particulières avec les vaccins à adénovirus. C’est-à-dire celui d’AstraZeneca, développé avec un adénovirus de chimpanzé et celui Janssen, avec un adénovirus humain. Ces vaccins induisent une très forte réaction inflammatoire. Elle active les plaquettes sanguines (qui permettent d’arrêter un saignement quand on se coupe) dont le nombre va beaucoup baisser. Ce qu’on appelle une thrombopénie. Les plaquettes qui restent, elles s’agrègent, ce qui provoque un caillot sanguin.

Est-ce une réaction nouvelle ou traditionnelle après un vaccin ?

Créer des vaccins avec des adénovirus, c’est relativement nouveau. On a déjà utilisé des adénovirus pour la thérapie génique. Vous injectez un gène modifié pour qu’il fabrique une protéine chez un patient qui ne peut pas la produire. On avait remarqué une inflammation à cause de ces adénovirus, mais pas cet effet-là précis. On n’a jamais eu un vaccin à adénovirus diffusé à grande échelle.

En quoi ces thromboses sont-elles spécifiques ?

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces thromboses post-vaccination, spécifiques et très rares, sont très différentes des thromboses courantes. D’abord par leur localisation : cerveau et abdomen alors que les thromboses veineuses courantes sont plutôt visibles sur le mollet, la cuisse et l’embolie pulmonaire sur les poumons. Autre différence : elles concernent des personnes jeunes, au 2/3 des femmes. Enfin, la spécificité de cette réaction, c’est qu’elle est associée à une baisse de plaquettes et qu’il y a des thromboses en chaîne, partout dans le corps.

Ce qui évoque une réaction allergique à l’héparine. L’héparine est un anticoagulant [fluidifiant du sang] naturel issu de la muqueuse de porc. Paradoxalement, quand on donne ce médicament, on peut observer un mécanisme immunoallergique : les anticorps détruisent les plaquettes. C’est rare, mais ça peut être sévère. C’est d’ailleurs pour ça que les Danois ont mesuré les anticorps après la vaccination avec les mêmes kits qui servent après avoir donné de l’héparine.

Ce risque est-il important de faire cette réaction allergique ?

Avec le Covid-19, un patient a 8 % de risque de faire une thrombose veineuse quand il est hospitalisé. En réa, ça monte jusqu’à 20 %. Après la vaccination, on a rapporté, pour le moment, 80 cas de thromboses sur 20 millions d’injections dans le monde. C’est infime. A l’échelle d’une population, c’est très peu, à l’échelle personnelle, c’est autre chose. J’explique à mes patients qu’il faut se faire vacciner car le risque de mourir du Covid-19 est bien plus important que de mourir de ces thromboses. On a vu combien l’opinion change vite. Au début, les gens se méfiaient du vaccin à ARN messager, même les médecins… Aujourd’hui, c’est le triomphe du vaccin ARN.

Comment expliquer que cela touche les jeunes et les femmes ?

Pour le moment, on ne sait pas pourquoi. Peut-être qu’il y a des choses liées aux récepteurs hormonaux. L’immunité qui suréagit chez ces patients jeunes est une hypothèse sérieuse.

Quels signes doivent alerter ?

Après le vaccin AstraZeneca, on a vu dans nos hôpitaux beaucoup de nos internes et étudiants en médecine faire des réactions inflammatoires fortes. C’est normal d’avoir de la fièvre et des courbatures pendant 24h. Au-delà de 48h, si ça persiste, il faut en revanche être vigilant. S’il y a des signes comme d’importants maux de tête ou de ventre, la vision brouillée, une main qui ne marche pas, des troubles de la parole, qui sont les signes d’AVC, il faut s’affoler.

Y a-t-il un traitement préventif possible ?

Beaucoup de collègues nous demandent s’ils doivent donner par prévention un anticoagulant. Non, parce que cet anticoagulant n’aura aucune action sur cette thrombose immunologique. Ce médicament ne protège pas de cette réaction. D’autant qu’il y a un risque d’hémorragie, donc donner un anticoagulant n’est pas une bonne idée.

Et curatif ?

Oui. Comme c’est quelque chose de nouveau, on tâtonne. Mais il y a des possibilités thérapeutiques. La société de médecine vasculaire et de réanimation ont émis des recommandations. Les traitements dépendent du taux de plaquette. Pour les patients les plus graves, on va donner un traitement anticoagulant et surtout des immunoglobulines pour supprimer ces anticorps. Chez les patients qui ont une faible thrombopénie, on va injecter des plaquettes avec des anticoagulants très spéciaux. Mais il y a une grosse mortalité : un tiers des patients en décèdent, selon les données disponibles.

Combien de temps faut-il rester vigilant ? Est-ce qu’il y a un risque lors de la deuxième injection ?

Les cas qui ont été décrits sont intervenus entre une semaine et 18 jours après l’injection. Au-delà d’un mois, cette réaction est très peu probable. On ne sait pas s’il y a un risque à la deuxième injection quand la première s’est bien passée.

Est-ce que le risque est plus élevé pour les patients qui ont déjà des maladies vasculaires ?

Non. Les gens qui font facilement des thromboses, c’est soit une anomalie de la coagulation, soit les circonstances, à savoir l’immobilisation prolongée après une chirurgie, pendant un vol en avion très long… Et bien sûr, l’âge joue. La maladie thromboembolique c’est 1 cas sur 1.000 au niveau national et 1 cas sur 100 pour les plus de 70 ans. Ces patients-là ont beaucoup de risques d’avoir une thrombose sévère avec le Covid-19. Et vraiment très, très peu de risque d’avoir une réaction allergique après le vaccin AstraZeneca. Mais mes patients ont du mal à comprendre cette nuance.