Coronavirus : Les séances chez le psy gratuites pour les enfants, un dispositif utile… mais insuffisant

DETRESSE Le président a annoncé la prise en charge de dix séances de psychologue pour les enfants en détresse en raison de la crise sanitaire

Oihana Gabriel

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Illustration d'un enfant aidé pour verbaliser ses émotions.
Illustration d'un enfant aidé pour verbaliser ses émotions. — Pixabay
  • La santé mentale des Français, adultes, ados, enfants, est une réelle préoccupation après treize mois de crise sanitaire et de restrictions. 
  • Mercredi, Emmanuel Macron a annoncé la mise en place prochaine d'un forfait psy pour les enfants et adolescents de 3 à 17 ans qui souffrent de la crise sanitaire. 
  • Une façon de renforcer l'offre, alors que de nombreux psychiatres alertent sur les passages aux urgences et besoins psy des enfants. Mais cette aide demeure malgré tout insuffisante.

« Je ne vais pas mettre en péril la santé mentale de ma fille de seulement 6 ans », assure Aurélie, 39 ans. Depuis quelques semaines, elle constate avec inquiétude la tendance de sa fille à s’isoler. « Elle a de plus en plus de mal à gérer ses émotions et les contraintes liées au Covid-19 et ceci depuis que nous avons dû annuler la semaine de vacances au ski avec papy et mamie en mars. Elle est mélancolique, sans raison apparente. La maîtresse m’a aussi confirmé qu’elle avait tendance à s’isoler plus que d’habitude. »

Alors, cette mère n’hésitera pas à demander au pédiatre à bénéficier du forfait psy pour son enfant. En effet, Emmanuel Macron a annoncé mercredi dernier que dix séances seraient prépayées pour les mineurs de 3 à 17 ans qui souffrent de la crise sanitaire. Ces consultations, prescrites par un médecin, seront donc gratuites, à condition de s’adresser aux partenaires identifiables sur une plateforme.

« Les enfants sont vulnérables, en construction »

Un coup de pouce qui lève un frein financier, mais aussi le tabou sur la santé mentale. Fondamentale, surtout pour des enfants en plein développement. Car les enfants aussi souffrent de cette crise sans fin. Même si la France est un des pays qui a le plus gardé les écoles ouvertes, certains n’ont pas vu leurs grands-parents ou proches fragiles depuis des mois, d’autres n’ont pas pu retrouver leurs camarades de danse, foot ou boxe depuis octobre. « Les pédopsychiatres alertent car il y a de plus en plus d’enfants avec des difficultés psychologiques et de plus en plus de passages aux urgences psychiatriques », assure Nicolas Franck, psychiatre et chef de pôle au Centre hospitalier Le Vinatier à Lyon.

Or, ces enfants, s’ils s’isolent, plongent dans une phobie, une dépression, une addiction aux écrans et risquent gros. « Les enfants sont vulnérables, en construction, reprend le psychiatre. En trop grande souffrance, ils risquent de ne pas acquérir certaines choses. » Leur cerveau est très plastique. Caractéristique à double tranchant : « ils entrent dans des troubles psy facilement, mais rebondissent rapidement, reprend l’auteur de Covid-19 et détresse psychologique. Evidemment, il y a des enfants plus fragiles que d’autres. Mais ce stress qui dure fait franchir ce seuil de vulnérabilité à davantage d’enfants que d’habitude. »

Quand faut-il consulter ?

Comme pour les adultes, les deux grands maux qui reviennent le plus chez les enfants et ados sont le trouble anxieux et la dépression. Mais comment différencier un simple caprice, une passade difficile et un réel trouble qui s’installe ? « Ce qui est très important, c’est de faire comprendre que ce n’est pas dichotomique : soit « tout va bien », soit « troubles sévères », souligne Nicolas Franck. C’est un continuum qui peut s’altérer progressivement. »

Comment repérer alors que son enfant s’enfonce ? « Il y a une notion de fréquence et de durée des symptômes, complète Aline Nativel Id Hammou. Il faut bien sûr être attentif à l’humeur dominante. Si la tristesse s’installe au-delà de quinze jours, s’il y a des troubles du sommeil (cauchemars, terreurs nocturnes), de l’alimentation et enfin des changements dans le relationnel, on peut s’inquiéter. Est-ce que votre enfant dessine, joue, continue à faire des activités qu’il aimait faire ? » Et quand le dialogue est rompu ? « Alors ils peuvent demander une consultation chez un psychologue pour leur enfant ou une guidance parentale (séance avec un ou les parents). »

« Ce forfait est nécessaire, mais il ne suffit pas »

Encore faut-il avoir les moyens de traiter ces nouveaux petits patients avant que la souffrance ne laisse des séquelles. Or, la France manque cruellement de psychiatres et plus particulièrement de pédopsychiatres. « Les structures publiques sont saturées, regrette Nicolas Franck. Rembourser dix séances chez un psychologue, en ville, c’est une façon d’augmenter l’offre. Ce forfait est nécessaire, mais il ne suffit pas. »

Une opinion partagée par certains parents qui ont répondu à notre appel à témoignage. « Cette annonce paraît bien creuse ici dans le Poitou », regrette Aude, 39 ans. Son fils s’est retrouvé sans aucune solution de suivi psychologique après la réorientation du centre médico-psycho-pédagogique. « Les parents d’enfants en besoin de suivi psy sont déjà en grande difficulté pour trouver une place dans un centre ou chez un libéral. « Offrir » des séances alors qu’on ne propose pas une offre suffisante, cela montre à quel point le gouvernement est loin de la réalité du terrain. » Aline Nativel Id Hammou, psychologue clinicienne spécialiste des enfants, rappelle que la téléconsultation peut être une solution. « A partir de 10 ans, c’est faisable. Ce n’est pas pareil que le présentiel, mais cela peut être une porte d’entrée. »

« Il faut prendre en charge les parents en difficulté »

Autre raison qui fait que ce dispositif est important, mais insuffisant : « il faut prendre en charge les parents en difficulté, pour qu’ils puissent à leur tour bien s’occuper de leurs enfants, insiste Nicolas Franck. Ce qui est très important pour l’enfant, c’est la sérénité de son entourage. Or, beaucoup de parents ont besoin d’aide pour faire face. Surtout quand ils cumulent école à la maison, télétravail et tout le reste… » Sans parler du stress dû au chômage, au deuil et à l’incertitude…

Ce poids de l’environnement, Aline Nativel Id Hammou le constate également. Dès jeudi cette psychologue recevait des demandes de parents pour savoir si elle faisait partie des psychologues partenaires. « Je suis impressionnée par la résilience des enfants quand ils sont accompagnés par des adultes bienveillants, nuance-t-elle. Certains expriment de la tristesse de ne plus pouvoir voir papy et mamy, c’est normal. Quand les adultes ont la bonne attitude, qu’ils prennent le temps d’échanger sur la crise, sur leurs émotions, qu’ils cherchent comment alléger les choses, en général, les enfants arrivent à accepter la frustration. »

Enfin, ce forfait psy pour enfant, vient compléter le « chèque psy » pour les étudiants lancé en mars 2021 et jusqu’à décembre (pour le moment). Les étudiants ont droit à trois séances, renouvelable une fois. « Pour une majorité, ce n’est pas assez, observe Aline Nativel Id Hammou. Beaucoup de mes jeunes patients veulent revenir, mais n’ont pas les finances. » Reste à savoir si les enfants éprouveront eux aussi le besoin de consulter à nouveau après les dix séances gratuites…

* Covid-19 et détresse psychologique, 2020, l’odyssée du confinement, Odile Jacob, 28 octobre, 21,90 €.