Coronavirus : C’est quoi le retrotracing, le traçage à la japonaise des cas contact que teste la France ?

EPIDEMIE L’Assurance maladie a lancé dans deux départements une expérimentation sur cette méthode de traçage

Anissa Boumediene

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Une agente de la plateforme "Contact Tracing" de Toulouse qui appelle un malade pour retrouver ses cas contacts.
Une agente de la plateforme "Contact Tracing" de Toulouse qui appelle un malade pour retrouver ses cas contacts. — H. Menal - 20 Minutes
  • Depuis plusieurs mois, l’Assurance maladie se charge du contact tracing, qui consiste, dès lors qu’une personne est testée positive, à contacter toutes celles qu’elle a pu infecter après sa contamination.
  • Le retrotracing, pratiqué notamment au Japon, consiste au contraire à remonter les chaînes de contamination, et serait plus efficace pour identifier le plus tôt possibles clusters et super-contaminateurs.
  • Cette méthode peut-elle être déployée efficacement dans l’Hexagone ? Une expérimentation est menée dans deux départements par l’Assurance maladie pour en savoir plus.

« Tester. Tracer. Isoler. » Ou plutôt désormais : « Tester. Alerter. Protéger. » Le slogan du gouvernement a évolué, mais le credo reste le même : dépister massivement et faire du tracing pour casser les chaînes de contamination au coronavirus. En France, les agents de l’Assurance maladie se livrent à un tracing prospectif. Il consiste à identifier les cas contact d’une personne testée positive au Covid-19 pour savoir, depuis le moment de sa contamination, à qui elle est susceptible d’avoir transmis le coronavirus. Et si on faisait l’inverse ? En remontant à la source de la contamination ? C’est le concept du retrotracing, ou traçage à la japonaise.

Cette nouvelle méthode de traçage est expérimentée en Côte d’Or et en Loire-Atlantique, annonce ce mercredi l’Assurance maladie, alors que la France fait face à une explosion de l'épidémie et que le chef de l’Etat devrait annoncer un nouveau serrage de vis. Comment fonctionne-t-elle ? Et peut-elle être appliquée efficacement en France ?

En quoi consiste le retrotracing ?

« Avec le retrotracing, on remonte en arrière et on interroge les personnes positives sur le moment même de leur contamination. On leur demande si elles ont une idée de l’endroit où elles ont pu être infectées, au cours d’un repas professionnel sans masque ou d’une réunion sans respect des gestes barrières », a détaillé Thomas Fatôme, directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), dans un entretien dimanche au Parisien. Avec le traçage à la japonaise, plutôt que de dérouler le fil de la chaîne de contamination, les agents vont donc remonter à la source et rechercher toutes les personnes qui ont participé à l’évènement durant lequel la personne a pu se contaminer.

« Nous demandons ensuite à tous ceux qui y participaient de s’isoler et de se faire tester », a confirmé Thomas Fatôme. Soit un tracing aux sources des contaminations, d’où le terme de retrotracing, ou de traçage rétrospectif. « Le retrotracing consiste donc, pour l’Assurance Maladie, à interroger le patient zéro sur le lieu où il aurait pu contracter le Covid-19, sur la personne qui aurait pu le contaminer et les personnes coexposées », expose l’Assurance maladie. Pour ensuite « contacter la ou les personnes présentes sur le lieu suspecté, pour leur demander de se faire tester et de s’isoler. Cela permet de briser les chaînes de contamination en amont, en complément de l’aval déjà couvert par le contact tracing ».

Cette méthode est-elle plus efficace ?

« Selon l’étude ComCor menée par l’Institut Pasteur, 44 % des personnes infectées connaissent la personne source qui les a infectées. Ces personnes sont couvertes par le contact tracing actuellement pratiqué et appelées pour être testée et s’isoler », explique l’Assurance maladie. Mais l’avantage de la méthode nippone, c’est qu’elle « permet d’aller plus loin : on estime que 10 à 20 % des patients zéros contactés sont en capacité de déterminer un évènement ou une circonstance qui pourrait être à l’origine de leur contamination », poursuit l’Assurance maladie.

Et 10 à 20 % des cas seraient à eux seuls responsables de 80 % des contaminations, selon une étude publiée récemment dans la revue scientifique de référence Nature. Un constat qui a poussé le Japon et d’autres pays d’Asie à opter pour cette méthode de traçage pour avancer dans deux directions : identifier les personnes super-contaminatrices pouvant parfois infectées plusieurs dizaines de personnes, et donc mettre au jour plus efficacement des clusters, tout en identifiant les lieux où l’on se contamine le plus.

Une méthode d’autant plus intéressante que le tracing prospectif est régulièrement taxé d’inefficacité. « La stratégie [du tracing classique] n’est pas en phase avec la réalité de la circulation du virus, indiquait à 20 Minutes l’épidémiologiste Catherine Hill, car elle ne dit rien de la transmission du virus ». Car en pratique, entre le moment de la contamination, l’apparition des symptômes et le dépistage, il peut s’écouler jusqu’à « dix jours, selon l’épidémiologiste. On s’aperçoit que les malades sont contagieux au moment où ils ne le sont plus. C’est trop tard pour éviter qu’ils contaminent autour d’eux. Et à ce moment-là, on recherche leurs contacts qui ont eux-mêmes déjà contaminé autour d’eux. C’est pour cela que l’on n’a jamais contrôlé le virus ». Sans oublier les malades asymptomatiques qui passent entre les mailles du filet.

Ce tracing à la japonaise peut-il être pratiqué en France avec une circulation élevée du Covid-19 ?

Pour l’heure, le retrotracing est testé seulement dans deux départements, la Côte d’Or et la Loire-Atlantique. Lancée jeudi dernier, l’expérimentation se poursuivra jusqu’à la fin d’avril. Pourquoi ces deux départements ? Parce qu’il s’agit de territoires où la circulation du coronavirus est relativement faible.

« Cette technique nécessite que la circulation du virus ne soit pas trop importante », expliquait Thomas Fâtome au Parisien. Alors que le tracing classique nécessite des moyens humains déjà importants, la version japonaise, elle, requiert encore plus d’agents. Une logistique impossible à mettre en place dans des territoires où la circulation du virus est particulièrement active, mais qui pourrait être déployée si les résultats de l’expérimentation sont satisfaisants, lorsque le nombre de contaminations quotidiennes aura drastiquement baissé.