Vaccination : L’Union européenne doit-elle tout faire pour garder « ses » doses de vaccin ?

CORONAVIRUS La Commission européenne hausse de plus en plus le ton sur les exportations de vaccins de son territoire

Jean-Loup Delmas

— 

L'Europe a eu 88 millions de doses pour sa population, et en a exporté 108 millions.
L'Europe a eu 88 millions de doses pour sa population, et en a exporté 108 millions. — Shutterstock/SIPA
  • Alors qu’elle n’a vacciné que 9 % de sa population, l’Union européenne a exporté 108 millions de doses de vaccin.
  • Pour le moment, l’Europe a donc eu moins de doses de vaccin pour sa propre population qu’elle n’en a fourni aux autres pays.
  • Que s’est-il passé pour en arriver là ?

L’Europe est-elle le dindon de la farce de la vaccination ? 88 millions de doses de vaccins (Pfizer/BioNTech, Moderna et AstraZeneca) ont été fournies à l’Union européenne, permettant de faire 62 millions d’injections à travers le continent. Pendant ce temps, entre le 1er décembre 2020 et le 25 mars 2021, les 27 ont exporté 77 millions de doses vers 33 pays, selon les chiffres communiqués ce mercredi par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, et 31 millions de doses supplémentaires ont été exportées pour le projet Covax, qui consiste à aider les pays pauvres à se vacciner.

Autrement dit, l’Europe exporte plus de doses qu’elle n’en reçoit, et encore les doses qu’elle se fait « livrer » sont à l’écrasante majorité produite sur son propre territoire. De quoi questionner cette politique, alors que seulement 9 % de la population européenne a reçu au moins une dose de vaccin contre le coronavirus, loin des standards israéliens (60 %), britanniques (45 %) ou états-uniens (25 %). A quoi joue l’Europe ?

Un bon contrat de base

« Le problème, c’est qu’en théorie, les accords commerciaux et les contrats signés étaient bons. Les deux partenaires devaient juste respecter le contrat », pointe Eric Billy, chercheur en immuno-oncologie, non sans penser à AstraZeneca. « Les sites situés en Europe étaient censés produire pour l’Europe et ne le font pas », déplore-t-il. De base, le laboratoire britannico-suédois devait fournir 120 millions de doses à l’Union Européenne au premier trimestre. En raison de retard de production, il n’en aura donné que 30 millions. Une perte qui noircit forcément le bilan européen.

Avec les 120 millions initialement prévus, l’Europe aurait eu deux fois plus de doses pour sa population qu’elle n’en exporte. Actuellement, elle a moins de doses pour elle que pour l’exportation. Conséquence, le laboratoire AstraZeneca doit « rattraper » les importants retards de livraison de son vaccin aux 27 avant d’exporter en dehors de l’Union européenne, a prévenu Ursula von der Leyen ce mercredi, menaçant de n’exporter aucune dose d’AstraZeneca produite sur son sol tant que certains retards ne seraient pas compensés.

Le problème AstraZeneca

« Juridiquement, l’Europe a l’arsenal pour le faire. Il ne s’agit pas de bloquer les exportations mais soumettre chaque exportation à la validation du pays, ce qui revient au même. Une telle base juridique a déjà été utilisée pour les masques pendant la première vague », renseigne le professeur de droit public et spécialiste de Droit européen Loïc Azoulai.

AstraZeneca a signé un accord avec le Royaume-Uni garantissant aux Britanniques la priorité dans les livraisons de vaccins, ce qui explique que pour le moment, le retard de production soit d’abord rattrapé en faveur du Royaume-Uni plutôt que chez les 27. « On peut se demander si en ne négociant pas le prix de ses doses, l’Europe aurait été plus prioritaire en cas de retards. Mais c’est facile à dire a posteriori, la commande européenne semblait bonne sur le papier », défend Eric Billy. Il rappelle que les 27 ont pris de multiples précautions : des doses de nombreux vaccins différents afin de pouvoir gérer un retard, et assez de doses pour vacciner entre 1,5 et deux fois la population des Etats membres. « L’Europe a fait ce qui est recommandé à ce moment-là : un achat groupé pour avoir plus de poids, suffisamment de doses et a un prix moins cher grâce à l’union des 27 », soutient Alice Desbiolles, médecin spécialiste en santé publique.

Pas de souveraineté de soin

Pour Eric Billy, le regret se situe plus dans la relation avec AstraZeneca, une fois que le laboratoire n’a pas honoré ses contrats. « La commission s’est contentée pendant plusieurs semaines de critiquer par médias interposés mais sans réelle menace », déplore-t-il. Aujourd’hui encore, l’Europe n’a pris aucune réelle mesure alors que l’Inde, par exemple, a de son côté totalement cessé les exportations de vaccins produits sur son territoire en raison de la violence de la troisième vague.

L’Europe aurait-elle dû faire de même ? « C’est compliqué, car l’Europe est aussi dépendante des Etats-Unis et du Royaume-Uni », pointe Loïc Azoulai, notamment pour des lipides qui entrent dans la production du vaccin Pfizer. Le professeur conclut donc : « Rien ne dit qu’un blocage des exportations ne ralentirait pas également la vaccination en Europe à terme ». Pour Alice Desbiolles, plus que les contrats ou la fermeté européenne, cette crise de l’exportation rappelle le vrai problème : « L’Europe n’est pas souveraine en termes de santé publique et n’a pas d’autonomie de soins. Elle est dépendante des autres nations, ce qui limite fortement son champ d’action. »

Y a-t-il vraiment de quoi faire un scandale ?

Bloquer les exportations a-t-il un sens ? L’Union européenne l’assure, la majorité de ses exportations concernent des vaccins Pfizer/BioNtech, laboratoire qui respecte ses livraisons et a même prévu de rajouter dix millions de doses par rapport à ce qui était que prévu aux 27 au second trimestre. Bloquer leurs doses semble donc contre-productif et injuste. Quant aux 29 millions de doses d’AstraZeneca découvertes cette semaine en Italie et qui ont tant fait scandale, le laboratoire jure qu’elles sont destinées aux 27 ou au programme Covax.

Face à la peur de se faire rouler dans la farine, les 27 ont adopté deux principes : « réciprocité » et « proportionnalité ». Le premier indique que l’Etat acheteur ne devra pas réduire ses propres livraisons à l’étranger, visant clairement le Royaume-Uni qui n’a fourni aucune dose à l’Europe, contre 21 millions de l’autre côté. La proportionnalité indique que dans le pays acheteur la situation sanitaire, qu’elle soit épidémique ou vaccinale, ne doit pas être meilleure qu’en Europe (ce qui peut là aussi s’appliquer au Royaume-Uni).

Mais au-delà de ces principes, pas de grandes actions pour le moment. Il faut dire que si le premier trimestre ne voyait que 105 millions de doses parvenir à l’Europe, 360 millions sont attendues pour le second. De quoi ne pas avoir envie de se froisser avec les laboratoires.