Coronavirus à Marseille : Et si la perte d’odorat et les troubles de la mémoire étaient liés ?

EPIDEMIE Des médecins au sein de l’AP-HM explorent la piste d’une rééducation olfactive liée au  coronavirus pour agir sur les troubles de la mémoire

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Le professeur Eric Guedj a supervisé une étude pour mieux comprendre le Covid long
Le professeur Eric Guedj a supervisé une étude pour mieux comprendre le Covid long — Philippe Magoni/ Sipa pour 20 Minutes
  • Des médecins marseillais ont démontré que les troubles de l’odorat, du goût et de la mémoire ressentis par les malades du Covid long seraient liés.
  • Un dysfonctionnement cérébral serait en effet en cause.
  • Cette découverte ouvre la piste à de nouveaux traitements thérapeutiques.

Perte d’odorat, de goût… Un an après l’arrivée du coronavirus en France, ces symptômes sont devenus l’un des signes avant coureurs les plus courants d’une infection au Covid-19​. Mais comment expliquer de tels symptômes, qui peuvent parfois perdurer pendant des semaines, voire des mois ?

Dans un article publié dans l’European Journal of Nuclear Medicine and Molecular Imaging, des médecins de l’Assistance-Publique des Hôpitaux de Marseille (AP-HM) démontrent dans une étude réalisée sur une trentaine de patients que ces troubles de l’odorat seraient dus à un dysfonctionnement de toute une région du cerveau, comprenant notamment celle liée à la mémoire. Le chef du service de médecine nucléaire de l’AP-HM spécialiste de l’imagerie cérébrale et chercheur en neurosciences Eric Guedj revient pour 20 Minutes sur ces résultats qui ouvrent de nouvelles pistes thérapeutiques.

Qu’avez-vous constaté, en un an de prise en charge de patients atteints du Covid-19 ?

Nous avions des patients qui gardaient des troubles persistants, inexpliqués ou mal compris. Initialement, quand on a exploré ces patients-là, on ne savait même pas que ça s’appelait le Covid long. On était face à des patients qui décrivaient une fatigue, des troubles de l’attention, de la concentration, des troubles de la mémoire. La spécificité de ce virus résidait dans l’anosmie. Ces patients gardaient des symptômes bien après la période infectieuse, sans avoir de lésion. Aussi, de suite, on a pensé à des réseaux cérébraux qui relient l’olfaction à la mémoire. J’ai pensé à cette fameuse « madeleine de Proust ».

La madeleine de Proust ?

Dans le livre de Proust, l’odeur de la madeleine lui rappelle un souvenir d’enfance. C’est le lien entre l’olfaction et les souvenirs. Une odeur est rattachée à un goût et à la mémoire. Là, c’est le même réseau sauf qu’on serait face à une atteinte du goût, de l’odorat, de la mémoire, et de tous ces comportements autonomes qu’on ne contrôle pas, comme la fréquence cardiaque. C’est pour ça que beaucoup de patients décrivent des palpitations. C’est ce qu’on appelle une dysautonomie. Ils ont une dysrégulation de tous les comportements involontaires.

Il y aurait donc un lien entre les troubles de l’odorat et de la mémoire quand on contracte un Covid long ?

Ce qu’on montre à travers l’imagerie cérébrale, c’est que les deux sont liés et correspondent à un dysfonctionnement cérébral. S’il n’y avait que des troubles de l’odorat, on pourrait penser que c’est lié à une obstruction nasale par exemple. Mais là, on a des troubles de la mémoire, des troubles de la respiration sans lésion pulmonaire. On sait que le bulbe olfactif est connecté à l’hippocampe qui régit la mémoire, à l’amygdale pour les émotions, et au cervelet au tronc cérébral pour les comportements autonomes. Les troubles de l’odorat, du goût, de la mémoire et de la dysautonomie seraient donc liés à ce dysfonctionnement dans l’ensemble de ce réseau cérébral.

Cela ouvre-t-il de nouvelles perspectives pour traiter les patients atteints de Covid longs ?

Il faut traiter le bulbe olfactif, la porte d’entrée, mais aussi ce qui se passe en arrière au niveau des régions qui sont connectées. Nous faisons l’hypothèse que ce dysfonctionnement à distance serait directement lié à l’atteinte du bulbe olfactif. C’est comme quand vous roulez et qu’il y a un accident. Derrière, c’est bouché et ça circule moins bien. Le bulbe olfactif serait le siège de cet accident. Il faut donc traiter l’accident, la porte d’entrée, et fluidifier le circuit cérébral à ce bulbe olfactif. A partir de là, on positionne toutes les stratégies de rééducation. On peut ainsi envisager une rééducation olfactive, en espérant avoir un effet sur les régions postérieures pour améliorer la mémoire et les comportements autonomes, et que les patients atteints d’un Covid long récupèrent plus rapidement.

En pratique, ce qui est fait à l’AP-HM, c’est une stratégie de rééducation olfactive et cognitive. Mais on constate aussi que beaucoup de patients font la rééducation chez eux, comme on peut le faire à travers ce célèbre jeu, le loto des odeurs. L’idée, c’est de sentir une odeur que l’on connaît au souvenir de la senteur, pour réactiver les réseaux de la mémoire. Il ne faut pas le faire à l’aveugle, mais se dire : « Je sais que c’est de la menthe, et je vais me souvenir de l’odeur de la menthe à l’eau », et le faire plusieurs fois, pour réactiver ces zones cérébrales. On est en train d’étudier l’efficacité de cette méthode, en mesurant notamment, sur les imageries, l’activité du bulbe olfactif, afin de voir si l’olfaction se rallume ou pas après cette rééducation.