Coronavirus : « J’ai reçu le vaccin AstraZeneca issu du lot mis en cause dans le décès d’une infirmière »

INTERVIEW Camille, une infirmière de 32 ans, a reçu sa première dose du vaccin AstraZeneca début mars. Une dose issue du lot mis en cause dans le décès d’une infirmière autrichienne

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Camille, infirmière de 32 ans, a reçu une dose de vaccin AstraZeneca issue du lot ABV5300, mis en cause dans le décès d'une infirmière autrichienne.
Camille, infirmière de 32 ans, a reçu une dose de vaccin AstraZeneca issue du lot ABV5300, mis en cause dans le décès d'une infirmière autrichienne. — JP PARIENTE/SIPA
  • Plusieurs pays d’Europe, dont la France, ont décidé de suspendre à titre préventif la vaccination avec AstraZeneca après la survenue de cas de thrombose.
  • A ce jour, aucun lien de causalité n’est avéré, et l’Agence européenne du médicament doit rendre ce jeudi son avis sur le vaccin anglo-suédois.
  • Camille, une infirmière de 32 ans, a reçu une dose issue du même lot que celui mis en cause dans le décès d’une infirmière autrichienne. Elle raconte son expérience à 20 Minutes.

Verdict imminent. Ce jeudi, l’Agence européenne du médicament (EMA) doit rendre son avis sur le vaccin AstraZeneca, qui fait l’objet d’une suspension dans plusieurs pays de l’UE. Lundi, quelques minutes après l’annonce de la suspension d’AstraZeneca en Allemagne, la France s’est alignée et a elle aussi décrété de remiser temporairement au placard (réfrigéré) ses doses du vaccin anglo-suédois, s’en remettant à l’annonce du régulateur européen pour décider de la suite des événements.

Avant ces suspensions, l’Autriche avait annoncé dès le 8 mars suspendre l’utilisation du lot ABV5300 d’AstraZeneca, après qu’une infirmière de 49 ans est décédée de « graves problèmes de coagulation sanguine » quelques jours après avoir été vaccinée.

Un lot notamment distribué en France et administré à des personnes éligibles. C’est le cas de Camille, 32 ans, infirmière dans un laboratoire d’analyses. « Depuis plus d’un an, je vois défiler chaque jour des dizaines de personnes qui viennent se faire dépister. Alors dès que j’en ai eu l’occasion, je me suis fait vacciner. J’ai reçu ma première dose d’AstraZeneca le 5 mars, et j’ai vu ensuite qu’il s’agissait du fameux lot ABV5300 ».

Comment s’est passée votre vaccination ? Avez-vous eu des effets indésirables ?

En tant que soignante, j’ai rapidement décroché un rendez-vous à l’Hôtel-Dieu, à Paris. Tout s’est passé selon le protocole classique : j’ai été reçue par un médecin qui a établi mon dossier, il m’a posé quelques questions sur mon état de santé, puis une infirmière m’a fait l’injection. Après, je me suis posée quelques minutes, tout allait bien.

J’ai eu un syndrome grippal, le médecin m’a dit de prendre du paracétamol toutes les 6 heures J’en ai pris puis, dans la nuit, j’ai eu de la fièvre, des douleurs, des courbatures, comme une grippe. J’ai repris du paracétamol et ça a fini par passer. J’avais entendu qu’il y avait pas mal de syndromes grippaux chez les jeunes vaccinés, donc j’avais anticipé en calant mon rendez-vous un vendredi pour ne pas risquer d’avoir à travailler avec de la fièvre et des douleurs. L’infirmière m’avait dit que je risquais aussi d’avoir un peu mal au point d’injection, mais j’ai eu vraiment mal dans le muscle du bras pendant plus d’une semaine. Après, je me suis dit que si la réaction était si forte, c’est que le vaccin déclenchait une bonne réponse immunitaire.

Comment avez-vous su que vous aviez reçu une dose issue du lot mis en cause ? Faites-vous l’objet d’un suivi particulier par les autorités sanitaires ? *

Je n’avais pas trop prêté attention aux informations sur le retrait du lot lié au décès d’une infirmière autrichienne. Et lundi, ma sœur m’a envoyé un message pour me dire que la vaccination avec AstraZeneca était suspendue en France. J’ai regardé les lots mis en cause et ressorti le document que l’on m’avait remis. Le numéro du lot était indiqué : ABV5300. C’est là que j’ai vu.

En revanche, aucune autorité sanitaire ne m’a contactée. Une amie infirmière qui s’est fait vacciner avec moi a elle aussi reçu une dose de ce lot, et bien qu’elle travaille à l’AP-HP, elle n’a pas non plus été contactée. Donc a priori, aucun suivi spécifique n’est prévu.

La suspension d’AstraZeneca après votre vaccination vous inquiète-t-elle ?

J’ai reçu mon vaccin dix jours avant la suspension, et d’après ce que j’ai lu, les cas de thrombose​ se sont produits assez rapidement après l’injection, donc je me dis que s’il avait dû m’arriver quelque chose, cela se serait déjà produit. Au début j’ai eu un peu peur, mais je me suis renseignée et j’ai relativisé : il y a extrêmement peu de cas de thrombose par rapport au nombre de personnes vaccinées, il y en a même moins qu’en population générale. Vu les chiffres, j’ai plus de chances de gagner au loto. Et moi qui ai trois enfants, j’avais plus de risques de faire une thrombose au cours de mes grossesses.

Mais j’aurais probablement eu plus peur et plus de réticences à me faire vacciner si les cas de thrombose étaient survenus dès les toutes premières injections d’AstraZeneca en Europe, sur un faible nombre de personnes vaccinées. Là, avec une trentaine de cas sur 10 millions de personnes, ça aide à ne pas s’alarmer outre mesure.

Avez-vous l’intention de recevoir votre deuxième dose si la suspension est levée ? Pensez-vous que cette suspension va entamer la confiance des soignants dans ce vaccin ?

Je pense que les soignants qui étaient prêts à se faire vacciner ne vont pas changer d’avis, et que les soignants réticents vont eux aussi camper sur leurs positions. Parmi mes collègues, très peu sont vaccinés, alors qu’on prélève des gens contaminés tous les jours et qu’on est hyperexposés au virus. Dans le même temps, beaucoup ont déjà contracté le Covid-19 et ont passé un test sérologique montrant la présence d’anticorps dans leur organisme, donc ils se sentent protégés et ne ressentent pas d’urgence à se faire vacciner.

Pour ma part et pour mes amis soignants qui ont reçu la première injection, on se demande surtout si on s’est fait vacciner pour rien. Que va-t-on faire de nous ? Va-t-on être privé de notre deuxième dose d’AstraZeneca ? Va-t-on recevoir une deuxième dose d’un autre vaccin ? Ou tout reprendre à zéro et se faire injecter deux doses d’un autre vaccin ? Ce qui m’embêterait, c’est de ne pas suivre le schéma initialement prévu. Et si la suspension d’AstraZeneca est levée, je recevrai ma deuxième dose comme prévu, fin mai.

Votre père a lui aussi reçu sa première dose d’AstraZeneca [issue d’un autre lot]. Cela vous inquiète-t-il ? A-t-il lui aussi l’intention de recevoir sa deuxième dose si la suspension est levée ?

Il avait hâte de pouvoir se faire vacciner ! Il a écumé tous les cabinets de généralistes autour de chez lui pour décrocher un rendez-vous. Sa première injection s’est bien passée, donc cette suspension ne l’inquiète pas plus que ça. Pour lui, c’est une décision qui est davantage politique que sanitaire. Donc comme moi, si la suspension est levée, il recevra sa deuxième dose d’AstraZeneca, et il serait déçu si ce n’était pas le cas.

Je reste confiante et lui aussi : si ce vaccin a été autorisé, c’est qu’il est efficace et sûr. Et sauf cas spécifique, c’est aujourd’hui le seul que peuvent recevoir les moins de 65 ans. On sait qu’aujourd’hui, choisir la marque de son vaccin anti-Covid est impossible. Mais on partage le même état d’esprit : on veut en finir avec les restrictions. Et pour y parvenir, le choix qu’on a, c’est de se faire vacciner. C’est la seule solution pour reprendre une vie normale.

* Contactée par 20 Minutes, la Direction générale de la santé (DGS) n’a pas donné suite à nos sollicitations.

De son côté, au lendemain de la suspension du lot de vaccins AstraZeneca ABV5300, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) indiquait dans un communiqué publié le 13 mars qu’une enquête était en cours au niveau européen, et que « rien n’indiqu [ait] à ce stade qu’il y a [it] un problème spécifique avec le lot ABV5300 ni que la vaccination a provoqué ces effets, qui ne figurent pas parmi les effets secondaires de ce vaccin ».

« Ce lot a été distribué dans 17 pays en Europe, dont la France qui a reçu 316.800 doses depuis le 9 février 2021, précisait le communiqué. Près de la moitié de ces doses ont déjà été administrées. Parmi les cas d’effets indésirables recueillis en France concernant le lot ABV5300 depuis le début de la vaccination, il n’y a pas de cas de décès, pas de cas de mise en jeu du pronostic vital et il n’y a pas non plus de cas de thrombose et de thrombopénie », a rappelé l’ANSM dans ce communiqué publié avant l’annonce de la suspension d’AstraZeneca en France.