Suspension d’AstraZeneca : Quelles conséquences pour la campagne de vaccination contre le Covid-19 ?

PANDEMIE Emmanuel Macron a annoncé lundi la suspension du vaccin AstraZeneca en France, dans l’attente d’une décision européenne sur les risques éventuels de ce sérum

Lucie Bras
— 
Le ministre de la Santé Olivier Véran le 8 février 2021, a été vacciné par une première dose d'AstraZeneca.
Le ministre de la Santé Olivier Véran le 8 février 2021, a été vacciné par une première dose d'AstraZeneca. — Thomas Samson/AP/SIPA
  • L’Allemagne, la France, l’Italie… En tout, huit Etats européens ont suspendu la vaccination AstraZeneca, après le signalement de possibles effets secondaires.
  • Ces pays attendent une décision de l’Agence européenne du médicament, qui tiendra une « réunion extraordinaire » jeudi sur ce vaccin, après avoir affirmé que les avantages l’emportaient sur les risques.
  • « Dans ce contexte où l’hésitation vaccinale semblait être en voie de diminuer, il y a un risque de réactivation de la défiance », affirme Laurent Chambaud, directeur de l’Ecole des hautes études en santé publique.

A peine quelques semaines après son entrée sur le marché européen, le vaccin AstraZeneca est stoppé net. Emmanuel Macron a annoncé lundi une suspension de la vaccination, dans l’attente d’une décision européenne sur d’éventuels risques pour la santé. C’est un coup dur pour la campagne vaccinale contre le Covid-19, qui reposait en grande partie sur ce sérum autorisé en France depuis le 6 février. Quel est l’impact de cette mesure de précaution sur la campagne vaccinale ? 20 Minutes fait le point.

Combien de personnes sont vaccinées chaque jour avec le vaccin AstraZeneca ?

En tout, 5.135.616 personnes ont reçu au moins une première dose de vaccin, quel qu’il soit, en France. Parmi ceux-là, 1.359.051 ont reçu au moins une dose du vaccin AstraZeneca, à la date du 14 mars, selon le site CovidTracker. Si on fait le calcul, 619.335 personnes ont été vaccinées dans la semaine du 7 au 14 mars. « C’est beaucoup », commente l’épidémiologiste Catherine Hill. « Si on ne vaccine pas ces 620.000 personnes dans la semaine qui vient, ce sont autant de personnes qui sont à risque d’attraper le Covid-19. C’est complètement fou. »

Cette suspension met-elle un coup d’arrêt à la lutte contre le Covid-19 en France ?

Mickaël Rochoy, médecin généraliste et membre du collectif « Du côté de la science » estime que cette mesure ne change pas grand-chose, au vu de la pénurie de doses pour les médecins. « Il n’a rien suspendu en soi : par exemple, dans mon cabinet, je peux avoir un seul flacon (de douze doses) pour les 20 jours à venir. Cette décision, c’est un cache-misère, pour détourner l’attention du manque de vaccins. »

Pour le soignant, il y a urgence face à l’épidémie : « Le risque est très faible, et le bénéfice est très fort. Si on était dans la situation de la Nouvelle-Zélande, avec quasi-zéro covid, on pourrait mettre un vaccin de côté. Mais si on accepte d’avoir 300 morts liés à l’épidémie par jour, il faut accepter de prendre un certain risque à la vaccination », explique-t-il. « Je pense que c’est une mauvaise décision », estime pour sa part Catherine Hill, qui pointe les bénéfices de la vaccination. « Si on regarde les Ehpad, où plus de 80 % des résidents ont été vaccinés, on est quand même passé de 200 morts par jour vers le 20 novembre à 20 morts par jour aujourd'hui», rappelle-t-elle.

Ça change quoi pour les personnes qui ont reçu une première dose ?

La seconde dose du vaccin AstraZeneca n’a pas encore commencé à être administrée en France, car le délai entre deux doses est de 12 semaines. En cas de moratoire européen sur le vaccin AstraZeneca, vont-elles recevoir leur deuxième dose ? Difficile encore de répondre à cette question. « Les effets qui ont été rapportés sont à très court terme après la vaccination. A priori, ces personnes ont déjà eu les effets liés au vaccin », commente Laurent Chambaud, directeur de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). « Est-ce que les personnes vont faire une deuxième injection par AstraZeneca ou par un autre vaccin, en fonction de leur complémentarité ? Ça reste à déterminer. »

Cette décision peut-elle faire exploser la défiance face aux vaccins ?

C’est l’une des craintes. Le 5 janvier, avant le début de la campagne de vaccination, 58 % des Français interrogés ne souhaitaient pas se faire vacciner. Un chiffre qui a diminué ces derniers mois. Ce sont ces interrogations qu’Olivier Véran a voulu apaiser ce mardi. « Je fais partie de ces Français qui ont reçu une injection d’AstraZeneca. Il n’y a pas de démarche particulière à entamer, les gens ne sont pas en danger parce qu’ils auraient été vaccinés par AstraZeneca », a déclaré le ministre.

« Dans ce contexte où l’hésitation vaccinale semblait être en voie de diminuer, il y a un risque de réactivation de la défiance », affirme Laurent Chambaud. « C’est ce qu’on va voir dans les prochaines semaines et mois. Rien que dans ce que l’on entend depuis lundi, l’impact est déjà présent. Les médias couvrent cet élément-là de manière extrêmement forte. Par ailleurs parce que l’impact sur les populations va être de toute façon fort », estime le spécialiste, qui se souvient d’un précédent.

« Dans le passé, il y a l’exemple de la vaccination contre l’hépatite B. » A l’époque, après des annonces de cas de scléroses en plaques potentiellement dues à la vaccination, le gouvernement avait décidé de suspendre la campagne vaccinale. « L’impact avait été extrêmement fort », se souvient Laurent Chambaud. « On n’a plus vacciné les adolescents en France. Il a fallu plus de dix ans pour que les études montrent qu’il n’y avait pas de lien, mais le mal avait été fait. » Pour renforcer la confiance, le spécialiste préconise de « publier les données, et surtout, de les expliquer, de la manière la plus transparente possible » aux patients. « C’est comme ça qu’on arrivera à limiter les effets délétères d’une telle annonce. »