Coronavirus : Suspendre l’AstraZeneca, « c’est plus de la protection du politique que de la protection du patient », estime le Dr Hamon

INTERVIEW Pour le Dr Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération des médecins de France, les médecins vaccinateurs vont devoir redoubler de pédagogie pour rassurer les personnes éligibles au vaccin anglo-suédois

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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La France a décidé ce lundi la suspension "par précaution" du vaccin AstraZeneca.
La France a décidé ce lundi la suspension "par précaution" du vaccin AstraZeneca. — FRANCOIS GREUEZ / SIPA/SIPA
  • La France a annoncé ce lundi la suspension temporaire de la vaccination avec l’AstraZeneca.
  • Une décision prise par précaution après des signalements d’effets secondaires. L’Agence européenne du médicament doit les étudier pour établir ou non un lien de cause à effet et se prononcer sur cette suspension décidée par une dizaine de pays européens.
  • Le Dr Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération des médecins de France, répond aux questions de 20 Minutes.

Et c’est au tour de Paris. Après une dizaine de pays d’Europe dont le Danemark, la Norvège ou encore l’Allemagne, la France a décidé ce lundi de suspendre elle aussi l’utilisation du vaccin anti-Covid AstraZeneca, après le signalement d’effets secondaires « possibles » mais sans lien avéré à ce stade. Une suspension décidée « par précaution », en attendant l’avis de l’Agence européenne du médicament (EMA), a annoncé Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse à Montauban. Le chef de l’Etat a dit « espérer reprendre vite » la vaccination avec ce sérum « si l’avis de l’autorité européenne le permet ».

« Le comité de sécurité de l’EMA examinera plus en détail les informations [ce mardi] et a convoqué une réunion extraordinaire jeudi pour conclure sur les informations recueillies et sur toute autre mesure qui pourrait être nécessaire », a déclaré dans la foulée l’agence basée à Amsterdam. A quoi faut-il s’attendre dans les prochains jours ? Les vaccinateurs seront-ils confrontés à une baisse de la confiance envers le vaccin anglo-suédois ? « Cela risque de nous compliquer la tâche auprès des patients que l’on vaccine », craint le Dr Jean-Paul Hamon, médecin généraliste et président d’honneur de la Fédération des médecins de France (FMF).

Cette décision de suspendre l’utilisation d’AstraZeneca est-elle la bonne ?

C’est une décision de principe de précaution de protection du politique plus qu’un principe de précaution de protection du patient ! La Société française de médecine vasculaire indique qu’il n’y a que 24 cas de thrombose déclarés sur 8 millions de personnes vaccinées en Europe, soit des chiffres bien en deçà de l’incidence attendue en population générale, et qu’il n’y a donc pas de signal de complication accrue avec ce vaccin. Donc pas lieu d’interrompre la vaccination avec AstraZeneca pour ce motif.

Il ne faut pas céder à la panique, et garder à l’esprit les motivations politiques de ces décisions : l’Allemagne, qui a interrompu ce lundi la vaccination avec AstraZeneca, est en campagne électorale. Et la France, qui ces derniers jours encore misait à fond sur AstraZeneca pour sa campagne vaccinale, a annoncé sa suspension quelques minutes seulement après l’annonce allemande, comme si le couple franco-allemand était tenu par une unité de position. Dans tous les cas, le gouvernement se retranche derrière l’avis de l’EMA, qui va se prononcer rapidement.

Le parcours de ce vaccin était déjà assez compliqué, mais ne sera-t-il pas plus difficile encore pour les vaccinateurs de rassurer les patients et les soignants éligibles à la vaccination par AstraZeneca ?

C’est certain, cette suspension, même temporaire, va compliquer la vie des médecins vaccinateurs. On risque d’être confrontés à une hausse de la défiance, et on va devoir rassurer davantage les patients, faire preuve d’une grande pédagogie pour expliquer la décision que rendra l’EMA sur AstraZeneca, et à laquelle nous nous plierons. Mais heureusement, les patients nous font confiance, et déjà lors de la première séquence de vaccination dans nos cabinets, au moment où de possibles effets secondaires étaient déjà évoqués, il n’y a pas eu plus de défiance ni de refus.

Pour ce qui est de la vaccination des soignants et des professionnels éligibles, on a vu ce lundi que les sapeurs-pompiers des Bouches-du-Rhône suspendaient la vaccination de leur personnel avec le vaccin AstraZeneca par mesure de précaution [après l’hospitalisation d’un pompier pour une arythmie cardiaque survenue après sa première injection]. Pour les patients comme pour les soignants, je pense que la situation restera sensiblement la même. Et il faut préciser que la proportion de refus du vaccin chez les soignants est seulement de 15 à 20 %. Il ne peut pas parler de défiance généralisée, c’est faux. Et certains refusent le vaccin par peur que la survenue d’effets indésirables classiques, comme de la fièvre et des courbatures, ne les empêche de travailler, au risque de perturber la bonne marche de leur service.

Si la suspension d’AstraZeneca est maintenue, quelle solution peut être envisagée pour toutes les personnes qui n’ont reçu qu’une seule dose d’AstraZeneca ?

C’est une bonne question ! Heureusement, on a encore un peu de temps devant nous pour y répondre, puisque les autorités sanitaires préconisent un délai de 9 à 12 semaines après la première injection pour administrer la deuxième dose d’AstraZeneca.

Évidemment, la règle est de toujours administrer le même vaccin aux patients : une personne qui a reçu une première dose d’AstraZeneca ne peut recevoir une deuxième dose d’un autre vaccin, donc si cette suspension était maintenue, on ne pourrait a priori pas basculer vers un autre vaccin, par exemple à ARN messager​.

Mais l’EMA a encore rappelé ce lundi que la balance bénéfices /risques du vaccin AstraZeneca restait favorable, donc je suis persuadé qu’elle va lever cette suspension et que l’on va reprendre la vaccination dès les prochains jours.