Coronavirus : Pourquoi la France suspend-elle l’utilisation du vaccin AstraZeneca ?

VACCINATION L’Agence européenne du médicament (EMA) a annoncé qu’elle tiendrait ce jeudi une « réunion extraordinaire » afin de décider si des mesures sont « nécessaires » au sujet du vaccin AstraZeneca contre le Covid-19

Jean-Loup Delmas

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AstraZeneca: Quel est le problème avec ce vaccin? — 20 Minutes
  • Ce lundi, Emmanuel Macron a pris la décision de « suspendre par précaution » la vaccination contre le coronavirus par AstraZeneca, en attendant un avis du régulateur européen.
  • Une décision déjà prise par de nombreux pays européens, dont l’Allemagne quelques minutes plus tôt.
  • Pourquoi un tel choix en pleine épidémie ?

Ce lundi, la France a suspendu l’utilisation du vaccin AstraZeneca jusqu’à un avis du régulateur européen des médicaments, quelques minutes seulement après que l’Allemagne eut pris la même décision, au nom d’un principe de « précaution ». Ces deux géants européens s’ajoutent à une longue liste de nations ayant suspendu le vaccin britannique.

Tout a commencé le 11 mars. Le Danemark est le premier pays à suspendre ce vaccin « après des rapports de cas graves de formation de caillots sanguins » chez des personnes vaccinées. Rapidement, l’Islande et la Norvège prennent la même décision, la nation scandinave rapportant plusieurs cas de caillots sanguins ainsi que des cas d’hémorragies cutanées chez des personnes vaccinées. A noter qu’aucun de ces pays n’a démontré un lien de causalité entre la vaccination et les effets constatés, mais qu’ils appliquent eux aussi un principe de précaution.

Dominos européens

Dans les jours qui suivent, la Bulgarie, l’Irlande et les Pays Bas suspendent également le vaccin, en raison du principe de précaution à la suite des cas danois et finlandais. Ces pays, ainsi que l’Islande, n’ont pas fait le constat de caillots sanguins sur leurs territoires.

D’autres pays européens (Autriche, Estonie, Lettonie, Lituanie et Luxembourg) ont par la suite suspendu les vaccins AstraZeneca d’un lot précis (ABV5300) après qu’une infirmière autrichienne est décédée de « graves problèmes de coagulation sanguine », quelques jours après avoir été vaccinée (là non plus sans causalité avérée).

Ne pas briser le contrat de confiance

Et l’effet domino se poursuit. Ce lundi, c’est donc au tour de l’Allemagne, de la France et de l’Italie de suspendre l’utilisation du vaccin AstraZeneca. Pour le docteur Jérôme Marty, c’est la bonne décision au vu de la tendance européenne : « Il y a une chose qu’il ne faut absolument pas briser, c’est la confiance de la population envers les vaccins, et cela passe par une totale transparence. » Pour ce soignant, il est clair qu’une fois qu’une dizaine de pays - européens de surcroît - suspendaient leurs vaccinations, cela allait forcément augmenter la méfiance des Français envers AstraZeneca. Il développe : « La confiance est fragile sur les vaccins contre le coronavirus. Il est plus prudent de suspendre quelques jours la vaccination et de lever tous les doutes sur ce vaccin que d’alimenter la défiance ». Le président du Syndicat Union Française pour une médecine libre le rappelle : la confiance perdue, elle, ne met pas quelques jours à revenir.

Contrairement à l’expertise de l’Agence européenne du médicament (EMA), qui « examinera plus en détail les informations demain [ce mardi] et a convoqué une réunion extraordinaire le jeudi 18 mars pour conclure sur les informations recueillies et sur toute autre mesure qui pourrait être nécessaire », selon les termes du communiqué publié ce lundi soir.

« De fait, autant attendre », soutient également le chercheur en immuno-oncologie Eric Billy. « Tout le monde attend les résultats de l’EMA, qui a des données qu’on n’a pas. La tendance serait de dire que l’Angleterre n’a pas vu d’effets après avoir vacciné plus de personnes que toute l’Union Européenne réunie, mais attendons l’EMA. Tout comme il ne faut pas être paranoïaque, il ne faut pas être surconfiant », poursuit-il.

L’EMA a indiqué ce lundi que « le nombre total d’événements thromboemboliques chez les personnes vaccinées ne semble pas être supérieur à celui observé dans la population générale ». « L’EMA reste actuellement d’avis que les avantages du vaccin AstraZeneca dans la prévention du Covid-19, avec son risque associé d’hospitalisation et de décès, l’emportent sur les risques d’effets secondaires », écrit-elle même dans son communiqué.

Trop de vigilance ?

La suspension se justifie-t-elle alors sanitairement en France ? Dans le 4e rapport de son « Enquête de pharmacovigilance du vaccin Covid-19 Vaccine AstraZeneca », pour la semaine du 26 février au 4 mars, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) notait dix cas hématologiques, dont trois graves, recensés dans le pays. Suffisant selon elle pour faire l’objet d’attention du fait des alertes envoyées par d’autres agences nationales en Europe, en particulier autour du lot ABV5300.

« La difficulté va être de savoir si la fréquence d’apparition de ces cas graves est dans la moyenne de la population normale ou si elle est supérieure. Le souci est qu’avec AstraZeneca, le moindre événement survenant après la vaccination est de suite vu comme causé par celle-ci. Il y a une sorte de paranoïa autour de ce vaccin, où tout est vu comme une causalité, alors qu’il faut faire attention à ne justement pas confondre corrélation et causalité », note Eric Billy.

Jérôme Marty abonde : « Il y a sans doute un suremballement de vigilance autour de ce vaccin. Mais si c’est une affaire de quelques jours, autant prendre le temps pour retisser la confiance. » De toute manière, comme le souligne le généraliste, les doses commencent à se faire rares. L’occasion presque parfaite de faire un point de contrôle. Vérifier et rassurer, pour ensuite mieux vacciner.