Coronavirus : Les évacuations de patients d'Ile-de-France permettront-elles d'éviter un reconfinement ?

EPIDEMIE L’exécutif compte sur le transfert de 300 à 400 patients d’Ile-de-France vers d’autres régions pour désaturer les hôpitaux franciliens

Jean-Loup Delmas

— 

Un transfert de patient entre Paris et Rennes pendant la première vague, illustration
Un transfert de patient entre Paris et Rennes pendant la première vague, illustration — Mathieu Pattier/SIPA
  • Avec un taux d’occupation de plus de 90 % et plus de 1.000 patients en réanimation, les hôpitaux d’Ile-de-France sont au bord de la saturation.
  • Pour éviter un reconfinement local, les autorités sanitaires comptent transférer des centaines de patients dans d’autres régions.
  • Cette solution est-elle viable ?

Nuit et jour, toutes les douze minutes en moyenne, un patient est admis en réanimation en Ile-de-France. Une situation particulièrement préoccupante, avec plus de 90 % des lits occupés et 1.080 malades en soin intensif, soit plus d’un quart des cas français (3.918 patients sont en réanimation à l’échelle nationale). Et la situation ne fait qu’empirer. Au 23 février, ils n’étaient « que » 805 patients en réanimation en Ile-de-France. 900 le 5 mars. « Si le rythme continue à être le même, nous dépasserons les 1.500 patients covid avant la fin du mois de mars en réanimation, ce qui correspond à un seuil critique », a prévenu ce jeudi soir le ministre de la Santé Olivier Véran.

En conséquence, les autorités sanitaires françaises se préparent à transférer des patients vers d’autres régions, comme cela avait notamment été le cas lors de la première vague, afin d’éviter une saturation des hôpitaux franciliens. « Il pourrait y avoir 300 à 400 transferts », a précisé un proche d'Emmanuel Macron sur France Inter. L’idée du gouvernement étant de désaturer les hôpitaux de la région afin d’éviter un confinement local de l’Ile-de-France. Une solution possible ?

Une action loin d’être anodine

Des transferts de patient ont déjà été utilisés lors de la première et de la seconde vague. Au printemps, le transfert de 660 patients Covid en réanimation depuis l’Ile-de-France et le Grand-Est avaient été orchestrés, dans d’autres régions françaises et à l’étranger. Mathias Wargon, médecin urgentiste à Saint-Denis, rappelle néanmoins que l’opération est loin d’être anodine : « Tous les patients en réanimation ne peuvent pas être transférés, il faut qu’ils soient transportables, dans un état stable, que les familles acceptent… et surtout, trouver des lits disponibles ailleurs ».

Car à l’inverse de la première vague, c’est la France entière qui est massivement touchée - légère exception faite du sud-ouest.  « Les patients Covid représentent 80 % des capacités initiales de nos réanimations françaises. La pression devrait encore s’accentuer dans les prochaines semaines », a rappelé Olivier Véran ce jeudi. Or, 300 à 400 patients transférés pour la seule Ile-de-France, « c’est plus que pendant l’ensemble de la première vague », souligne Mathias Wargon, « cela demande un travail énorme, une logistique d’exception, et beaucoup d’efforts. »

Repousser le problème… pour mieux sombrer ?

Dans l’hypothèse optimiste où cela se réalise, l’impact serait évidemment net, du moins au début. 400 patients en moins en Ile-de-France, cela désaturerait la région de plus d’un tiers de ses patients. Mais pour combien de temps ? Pour Hélène Rossinot, docteure en Santé publique, il ne faut pas opposer confinement et transferts de patients. Elle indique : « Les transferts sont inévitables maintenant, mais ce sont des mesures d’urgence, pas curatives. C’est un garrot sur une hémorragie. Cela marche un temps, mais très vite, soit on répare l’hémorragie, soit ça nécrose la jambe ou l’hémorragie repart. » Arrêter l’hémorragie, c’est diminuer la circulation du virus dans la région. L’Ile-de-France a une incidence actuelle de 353,1 cas pour 100.000 habitants, soit la région de métropole avec la moyenne la plus haute, pour une moyenne nationale de 222,84 cas.

« Ce n’est pas une mesure antiCovid, c’est une conséquence de la politique menée jusqu’à aujourd’hui », appuie la docteure. Or, si rien n’est fait, avec un variant britannique largement majoritaire et susceptible d’entraîner plus facilement un passage en réanimation que la souche classique, rien ne dit que même avec ces transferts, les réanimations ne soient pas à nouveau saturées dans quelques semaines. Hélène Rossinot n’y va pas par quatre chemins : « En Ile-de-France, c’est la merde, et ce sera encore plus la merde. L’urgence, elle est à la réduction de la circulation du virus, mais ça fait des semaines et des semaines que c’est le cas et qu’on ne fait rien de plus… » Elle note d’ailleurs que des mesures ont été prises dans des régions moins touchées. La solution ne serait donc pas de désaturer les hôpitaux pour ne pas reconfiner, mais de reconfiner tout en désaturant les hôpitaux.

Pour Mathias Wargon, il est clair que la circulation du virus doit ralentir dans la région. « On peut toujours espérer un miracle, note-t-il sans être totalement ironique. Il y a certaines variations de la contagiosité qu’on ne contrôle pas, des régions où on ne comprend pas encore totalement pourquoi cela baisse, etc. Mais ne rien faire, ce serait encore un pari. Et si ça ne marche pas, on ne pourra pas toujours transférer des patients ailleurs ». Le même pari qui a mené l’Ile-de-France à cette situation.