Coronavirus : « J’ai retrouvé le sourire ! »… Une association propose de prendre soin des soignants grâce au shiatsu

REPORTAGE A l’hôpital La Porte Verte, à Versailles, les soignants ont pu profiter cette semaine d’une séance de shiatsu pour se détendre

Oihana Gabriel

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Patricia propose une séance de shiatsu, cette technique japonaise de pression sur les points d'acupuncture à l'hôpital de la Porte Verte à Versailles.
Patricia propose une séance de shiatsu, cette technique japonaise de pression sur les points d'acupuncture à l'hôpital de la Porte Verte à Versailles. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Human Impact a lancé en 2019 des séances de shiatsu gratuites pour les soignants dans les hôpitaux publics de toute la France.
  • Une initiative bienvenue alors que depuis la crise sanitaire, beaucoup de soignants vivent des journées harassantes avec le port du masque non-stop, des patients lourds à traiter et les décès.
  • Mercredi, Patricia Delagneau proposait six séances de shiatsu, une pratique de pressions le long des méridiens qui permet de lutter contre le stress, à des soignantes de l’hôpital La Porte Verte, à Versailles. 20 Minutes a pu y assister.

« J’ai un point ici », explique Christine Géret en indiquant son épaule droite. Mercredi midi, cette aide-soignante de l’hôpital La Porte Verte, à Versailles (Yvelines), n’a pas quitté sa blouse blanche mais s’octroie une petite pause bien-être aussi rare que bienvenue.

Elle bénéficie en effet d’une séance de shiatsu gratuite. Et c’est une belle découverte.

« J’en suis arrivée à un point où je ne dormais plus »

Assise, les genoux pliés et la tête posée sur un coussin, elle se laisse manipuler par Patricia Delagneau, professionnelle de shiatsu. Cette dernière reçoit dans une salle de consultation des soignants qui, pour une fois, traversent le miroir et se laissent prendre en charge. « Là, ça va vous intéresser, je m’attaque à la nuque, prévient Patricia, baskets aux pieds, avec des gestes précis accompagnés par son souffle. Le côté droit risque d’être plus douloureux, je m’enfonce doucement. »

Après cette demi-heure loin des bips, Christine relève la tête, rouvre les yeux et souffle : « ça débloque ! Je reviendrai ! ». S’échapper ainsi permet de reprendre son souffle pour poursuivre le marathon. « C’est très difficile moralement et physiquement depuis un an, avoue l’aide-soignante, qui a travaillé pendant un an en unité Covid. Et garder des masques FFP2 toute la journée, c’est épuisant. J’en suis arrivée à un point où je ne dormais plus. Après cette séance, je vois la différence. Je ne sais pas combien de temps ça va durer… »

Patricia Delagneau pratique le shiatsu, une technique de pression sur le corps de Christine Géret, aide-soignante à l'hôpital de la Porte Verte à Versailles.
Patricia Delagneau pratique le shiatsu, une technique de pression sur le corps de Christine Géret, aide-soignante à l'hôpital de la Porte Verte à Versailles. - O. Gabriel / 20 Minutes

« J’ai retrouvé le sourire ! »

Même satisfaction et même interrogation pour Carole, cadre de santé en oncologie, qui lui succède sur la chaise. « J’avais tellement de retours positifs de mes équipes que ça m’a encouragé à m’inscrire, explique-t-elle. Je suis arrivée ventre à terre et j’en ressors molle, détendue. Avec le Covid, on a emmagasiné beaucoup de choses négatives et en tant que cadre, je ne peux pas flancher. J’ai eu une bouffée d’émotions pendant la séance et là, j’ai retrouvé le sourire ! »

Quelques minutes plus tard, Solène, infirmière, un bandana dans les cheveux, s’installe. Pendant que Patricia tente de la détendre malgré ses épaules crispées et ses soupirs, un marteau-piqueur vient troubler la quiétude du moment. « J’ai demandé de faire du bruit pour ne pas qu’on entende vos cris de douleur », ironise Patricia. Qui assure : « En général, les personnes ressortent apaisées et regrettent de ne pas avoir découvert le shiatsu avant. Après, je ne suis pas médecin, et quand je vois quelque chose qui me dérange, je préfère conseiller de prendre rendez-vous chez un chiropracteur, un ostéopathe ou un psychologue. »

Une pratique méconnue

Depuis un mois, certains salariés de l’hôpital peuvent s’inscrire sur un site dédié à huit séances, trois fois par semaine, pour découvrir cette pratique méconnue. « "Shiatsu", ça veut dire "pression des doigts" en japonais, explique Patricia. Je vais faire des étirements, des percussions, des pressions sur l’ensemble du corps avec les pouces ou les paumes. » « Ce n’est ni un massage, ni une thérapie, complète Pierre Guigan, président d’Human Impact, à l’origine de l’initiative. C’est une technique d’acupression semblable à l’acupuncture, mais sans les aiguilles, qui permet de faire baisser le stress, les troubles musculosquelettiques, de favoriser le sommeil et la détente. » Autre avantage, le shiatsu se pratique habillé, parfois assis, en une demi-heure ou une heure.

Pratique donc pour soulager les salariés stressés des entreprises, cœur de cible de Be Lively, l'entreprise de Pierre Guigan. En 2018, ce dernier crée l'association Human Impact. « On a pensé que ce serait tout indiqué pour les soignants des hôpitaux publics, qui dénonçaient déjà, avant la crise sanitaire, leurs conditions de travail difficiles et leurs horaires à rallonge, raconte Pierre Guigan. Mais les hôpitaux n’avaient pas assez d’argent pour offrir ces séances. »

Le mécénat a permis de nouer des partenariats depuis 2019 avec six hôpitaux en Ile-de-France, à Nice, Thionville et Strasbourg. « On a prévu 900 séances pour les salariés des trois hôpitaux de notre groupe, grâce au financement de Malakoff Humanis, se félicite Thomas Lauret, directeur général du pôle santé d’Univi, qui comprend l’hôpital La Porte Verte. C’est une bonne façon de soigner nos équipes soumises à rude épreuve, notamment confrontées à trois fois plus de décès qu’avant dans les unités Covid. »

« On m’a dit "occupe-toi de toi !" »

Alors que les indicateurs flambent en Ile-de-France, que 40 % des opérations ont été déprogrammées, se ménager une petite pause peut passer au second plan. Solène a d’ailleurs hésité à laisser sa collègue seule dans son service Covid. « Les patients demandent énormément de temps et de soins. Mais on m’a dit "occupe-toi de toi" ! J’ai des douleurs intenses à l’omoplate droite. Mon ostéopathe m’a expliqué la semaine dernière que ma cage thoracique était compressée. Elle m’a même demandé si je n’avais pas eu un accident. "C’est le travail qui vous bouffe de l’intérieur", m’a-t-elle dit. Je pense aussi… »

Alors que beaucoup de poids reposent sur leurs épaules, ce genre d’initiative pourrait éviter que ces soignants soient les patients de demain. Il y a un an, les professionnels de santé recevaient applaudissements, encouragements, paniers repas et coups de main. Mais la solidarité semble s’être un peu tarie depuis. « Je ne demande pas à recevoir des chocolats chaque jour mais aujourd’hui, la crise est devenue banale. On doit faire davantage sans reconnaissance supplémentaire », regrette Solène.

« On parle beaucoup des patients, des aidants, mais c’est très nouveau de s’occuper des soignants », reprend Pierre Guigan. Et pas inutile. « Ils sont entourés de personnes qui vont plus mal qu’eux, donc ils se plaignent rarement. On leur propose à la fin de la séance un questionnaire de satisfaction et d’impact pour connaître les effets ressentis. Et une formation au do in », cette pratique d’automassage dérivée du shiatsu. Pour prolonger au maximum les bienfaits de la séance.