Coronavirus : Ouvrir la vaccination aux pharmaciens prive-t-il les médecins de doses pour leurs patients ?

EPIDEMIE Dimanche soir, la Direction générale de la santé (DGS) a envoyé un message urgent aux professionnels de santé détaillant les conditions de l’ouverture de la vaccination anti-Covid en pharmacie, suscitant la colère des médecins libéraux vaccinateurs

Anissa Boumediene

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La vaccination AstraZeneca contre le Covid-19 est disponible pour les médecins de Ville depuis fin février.
La vaccination AstraZeneca contre le Covid-19 est disponible pour les médecins de Ville depuis fin février. — SYSPEO/SIPA
  • Dès le 15 mars, la vaccination anti-Covid sera possible en pharmacie, a précisé la DGS dimanche soir dans un message urgent adressé aux professionnels de santé.
  • A cet effet, les commandes de vaccins (pour livraison la semaine prochaine) sont cette semaine ouvertes aux seules officines, et pas aux médecins libéraux qui vaccinent à leur cabinet.
  • Une décision longtemps attendue par les pharmaciens, mais qui suscite la colère des médecins généralistes, lesquels redoutent de devoir annuler les prochains rendez-vous qu’ils avaient organisés.

Il faut vacciner, vacciner, vacciner. Le plus possible, le plus vite possible, donc avec le plus de vaccinateurs volontaires possible. Dans sa course contre le Covid-19, la Direction générale de la santé (DGS) a adressé dimanche soir un message urgent aux professionnels de santé. Le document indique que « les pharmaciens formés à la vaccination peuvent prescrire les vaccins à ARN messager et à vecteur viral (…) et les administrer ». Côté calendrier, la DGS prévoit « une ouverture élargie à l’ensemble des pharmacies à compter de la semaine du 15 mars ». A cet effet, « les pharmaciens peuvent passer leur commande à compter du lundi 8 mars (…), 1 ou 2 flacons pour leurs propres besoins ».

Une décision saluée par ces derniers. « Nous représentons un réservoir important, avec près de 19.000 pharmacies comptant plusieurs vaccinateurs, indique à 20 Minutes Gilles Bonnefond, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO). Cet hiver, pour la grippe saisonnière, on a vacciné 1,3 million de personnes rien que la première semaine. Donc la vaccination, on sait faire ». Fait important : les commandes leur sont réservées cette semaine. « Les pharmaciens vont recevoir 340.000 doses entre le 18 et le 19 mars, alors que la vaccination en officine doit s’ouvrir le 15 mars. Donc on ne pourra pas honorer toutes les demandes que l’on reçoit, ajoute le pharmacien. Mais on ne se plaint pas. On fait avec ce qu’on a et on se partage l’effort entre les vaccinateurs volontaires, médecins, pharmaciens, infirmiers, sages-femmes ».

La colère des médecins libéraux vaccinateurs

Le message de la DGS précise que donc « pour la semaine du 8 mars, la commande ne sera ouverte que pour les besoins propres des officines, il ne sera pas possible de prendre des commandes pour les médecins compte tenu du nombre de doses livrées par AstraZeneca ». Un choix qui a aussitôt suscité l’ire des médecins libéraux qui se sont portés volontaires pour vacciner leur patientèle et qui redoutent de devoir annuler leurs rendez-vous vaccinaux, faute de livraisons. C’est une « décision aberrante ! Encore combien de rendez-vous à annuler alors que nous priorisons cette vaccination aux plus fragiles ? De qui se moque-t-on ? », s’interroge-t-on du côté du syndicat Les généralistes-CSMF. « Prenez bien vos doses de cette semaine car nous n’en aurons pas la semaine prochaine ! Les Français ont besoin d’un ministre de la Santé qui ne confonde pas stratégie vaccinale et stratégie de communication », tacle le syndicat.

« C’est déshabiller Pierre pour habiller Paul ! La réception de cette circulaire a eu l’effet d’une bombe tant les médecins y ont vu l’expression d’un mépris doublée d’une légèreté coupable », condamne l’Union française pour une médecine libre (UFML), qui demande au ministre « de réagir et de stopper cette décision vécue comme une insulte ».

Un sentiment partagé par le Dr Jean-Paul Hamon, médecin généraliste et président d’honneur de la Fédération des médecins de France (FMF). Cette décision « décourage, démobilise et met en colère, parce qu’elle risque de désorganiser la vaccination en ville, confie-t-il à 20 Minutes. Aujourd’hui, tous les médecins demandent la démission de Jérôme Salomon [le directeur général de la Santé]. Au lendemain d’un week-end où les médecins et infirmiers libéraux se sont mobilisés dans les centres de vaccination pour cette opération de communication du gouvernement, recevoir le dimanche soir à 22h un mail de la DGS qui nous dit qu’il n’est pas sûr que les médecins reçoivent leurs doses de vaccins pour la semaine prochaine est inacceptable ! On n’a pas que ça à faire de prendre des rendez-vous pour les annuler au motif que la DGS fait une pirouette. Si les vaccins n’arrivent pas la semaine prochaine, moi j’arrête de vacciner à mon cabinet ! Monsieur Salomon ira vacciner tout seul ».

Les généralistes devront-ils annuler les prochains rendez-vous ?

Au total, « les médecins ont commandé 1,6 million de doses et ces commandes seront intégralement honorées, rassure la DGS, interrogée par 20 Minutes. Il y a eu environ 862.000 doses livrées entre le 22 février et le 8 mars. Et une livraison de 765.000 doses est prévue entre le 11 et le 15 mars. Aucun rendez-vous pris au titre de ces commandes n’a à être annulé », insiste la Direction, qui dépend du ministère de la Santé. Si la commande de cette semaine est « exceptionnellement ouverte aux seuls pharmaciens, c’est en raison du faible nombre de doses livrées par le laboratoire pour la semaine du 15 mars : 280.000 en tout », nous répond la DGS. Il s’agit de « permettre d’élargir la couverture vaccinale des personnes éligibles, en allant chercher les patients dont les médecins n’ont pas passé commande de vaccin », justifie-t-elle, qui précise que « les pharmaciens auront la possibilité d’injecter 347.000 doses de vaccins au titre des livraisons du 11 et du 15 mars ».

Côté pharmaciens, on ne s’émeut pas des craintes des médecins libéraux, jugées infondées. « Sur les 862.000 doses reçues, ils n’en ont injecté que 40 %, à la date de vendredi. Ce qui signifie qu’ils ont encore 500.000 doses dans les frigos et qu’ils vont en recevoir 760.000, soit environ trois semaines de stock », tempère Gilles Bonnefond, pour qui « cette polémique est complètement inappropriée. Il y a un petit trou d’air dans l’approvisionnement en vaccins AstraZeneca mais ensuite, les livraisons vont encore augmenter, et là on aura besoin de tous les bras ! L’erreur a été de retarder la vaccination par les pharmaciens ».

Le Dr Hamon, lui, « attend de voir si les doses seront bien livrées la semaine prochaine ». De son côté, la DGS assure que « sous réserve du respect du volume et du calendrier d’approvisionnement par le laboratoire, les commandes seront à nouveau ouvertes à l’ensemble des professionnels de santé susceptibles de vacciner en ville le lundi 15 mars ».