Vaccination : Pointer les soignants du doigt, une stratégie risquée pour l'exécutif ?

EPIDEMIE L’exécutif multiplie depuis plusieurs jours les piques envers les soignants. A ses risques et périls

Jean-Loup Delmas

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Olivier Véran, ministre de la Santé, a la rencontre des soignants de l'hopital mobilises dans l'accompagnement des patients Covid-19
Olivier Véran, ministre de la Santé, a la rencontre des soignants de l'hopital mobilises dans l'accompagnement des patients Covid-19 — SYSPEO/SIPA
  • L’exécutif a plusieurs fois pointé du doigt les soignants cette semaine, les trouvant trop lents à se faire vacciner.
  • Ce n’est pas la première fois que le gouvernement sort des petites piques envers le corps sanitaire, mais ces dernières se multiplient.
  • Une stratégie plutôt risquée face à des professions aussi essentielles que populaires.

Depuis quelques jours, les tacles du gouvernement envers les soignants se multiplient. Ce jeudi soir, le Premier ministre Jean Castex les a directement désignés comme étant en partie responsable de la lenteur de la vaccination en France. « Seul un soignant sur trois est aujourd’hui vacciné. Ce n’est pas normal », a-t-il attaqué.

Quelques heures plus tôt, une source de l’exécutif faisait fuiter qu’Emmanuel Macron avait déclaré en Conseil de défense sanitaire : « Vous êtes gentils, mais tant que vous avez des vaccins dans les frigos, je ne reconfinerai pas les gens. » Petit à petit, de plus en plus de fuites dans la presse piquent les soignants. Le président de la République a lui même été décrit par plusieurs des membres de l’Elysée comme étant mieux renseigné sur le coronavirus que les experts scientifiques, et depuis désormais plusieurs semaines, le Conseil scientifique subit des attaques médiatiques de toute part de la part de l’exécutif, jugé trop mou, trop prudent, trop alarmiste.

Tacles appuyés, peu appréciés

Nouvelle étape cette semaine donc, avec des critiques concernant cette fois l’ensemble des soignants, médecins en tête. Une suite logique dans la stratégie 2022 d’Emmanuel Macron à en croire Stéphane Rozès, politologue et président de CAP (Conseils, analyses et perspectives) : « Il veut montrer qu’il s’autonomise des corps intermédiaires, des frilosités et des résistances, pour prendre des décisions seul et à contre-courant. » En critiquant le Conseil scientifique puis désormais les médecins, Emmanuel Macron « cherche à s’émanciper du sanitaire et à séparer la politique et le sanitaire, voire à les opposer. Ce n’est plus lui qui prend des décisions en concertant les scientifiques, comme lors de la première vague, c’est lui qui décide même contre l’avis des scientifiques. Il devient seul maître à bord. »

Cette volonté de séparer politique et sanitaire « n’a pas de sens. L’économie, le social, la politique ne peuvent se passer d’une bonne situation sanitaire », clame Jérôme Marty, président du syndicat Union française pour une médecine libre (UFML). Selon lui, les nombreuses allusions à des soignants obnubilés par le confinement passaient déjà mal dans le monde médical. Mais les choses ont empiré avec les piques sur la vaccination. Il témoigne : « Dès ce lundi, des premières critiques se sont fait entendre sur un soi-disant rythme trop lent de la vaccination des médecins… Alors que ces derniers avaient eu deux jours pour la faire ! [le jeudi et vendredi de la semaine précédente]. Il y a une colère des médecins à la suite de propos inadmissibles de la part du gouvernement. »

Mauvais émetteurs

Des propos qui passent encore moins bien en raison des émetteurs. Fondamentalement, le président de l’UFML est lui aussi favorable à une vaccination de tous les soignants. Mais dans la bouche du gouvernement, un passé pas si lointain pèse lourd. Jérôme Marty enrage : « Les mêmes personnes qui nous ont envoyés au front lors de la première vague sans masques et avec des surblouses en sacs-poubelle nous font désormais la leçon sur comment on doit se protéger et protéger nos patients. »

Et les explications gouvernementales sont aussi une partie de la colère des soignants : « Nous rendre responsable de la lenteur de la vaccination, alors que tout le monde sait les pénuries de doses, cela passe très mal. L’Etat se défausse sur nous, mais qu’il fasse son rôle et nous fournissent des doses de vaccins. Nous, on vaccinera », n’en démord pas le docteur.

Une stratégie risquée

Cette stratégie de communication n’est-elle pas risquée lorsqu’on sait la popularité des soignants acquis avec la crise sanitaire ? Un sondage Odoxa révélé à la mi-avril 2020, en pleine première vague, que le personnel soignant avait 97 % d’opinions positives de la part de la population. Le gouvernement, lui, recevait 64 % de défiance. L’exécutif s’engage-t-il dans une guerre de popularité qu’il est certain de perdre ?

« C’est une stratégie risquée et le gouvernement en a tout à fait conscience, note Stéphane Rozès. C’est pourquoi il ne se risque pas à des attaques frontales, mais à des piques plus ou moins dissimulées. » Même si cette popularité des soignants peut faire l’affaire du storytelling d’Emmanuel Macron selon le politologue : un président seul contre tous, qui prend des décisions impopulaires, dans l’espoir qu’elles s’avèrent payantes.

Cette communication est d’autant plus dangereuse pour l’exécutif que les soignants ont acquis un fort écho médiatique avec la crise. Stéphane Rozès dresse le portrait de cette population plus que jamais influenceuse : « Leur parole est très écoutée, et ils sont une figure d’autorité. De plus, en étant au cœur de la vaccination, ils sont au contact direct de la population. » Pour Jérôme Marty, malgré la volonté du gouvernement de séparer politique et sanitaire, l’élection de 2022 sera clairement « placée sous le signe du sanitaire. On n’oubliera pas ce qu’ils ont fait de l’hôpital public, ni leurs piques. Les soignants n’oublieront pas les surblouses de sac en plastique. Et la population n’oubliera pas non plus. » A jouer avec les soignants, on finit parfois par se piquer.