Coronavirus : Ne pas confiner le week-end les métropoles où l’épidémie s’emballe, un pari périlleux ?

RESTRICTIONS Jean Castex a confirmé ce jeudi que le Pas-de-Calais allait être reconfiné le week-end, tandis que les 22 autres départements placés en vigilance renforcée y échappent

Oihana Gabriel

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Jean Castex lors de la conférence de presse jeudi 4 mars 2021.
Jean Castex lors de la conférence de presse jeudi 4 mars 2021. — AFP
  • Jean Castex a confirmé ce jeudi que seul le Pas-de-Calais sera confiné le week-end, et 22 autres départements sont placés en vigilance renforcée.
  • Pourquoi ce choix ? Les soignants sont dubitatifs devant cette décision, alors que les indicateurs virent au rouge depuis une semaine, notamment en Ile-de-France.
  • D’autres restrictions ont été annoncées, mais elles restent très limitées.

Un nouveau jeudi soir, une nouvelle allocution de Jean Castex… et une nouvelle menace de confinement (saison 3) qui s’éloigne. Jean Castex et Olivier Véran ont annoncé des mesures supplémentaires pour 23 départements. Les Hautes-Alpes, l’Aisne et l’Aube rejoignent la liste des territoires placés en vigilance renforcée la semaine dernière. Mais ni l’Ile-de-France, ni les Bouches-du-Rhônes ne seront finalement confinés le week-end. Ce sera en revanche le cas du Pas-de-Calais dès samedi matin. Pourquoi cette décision ?

« Un confinement est une mesure lourde, d’autant plus que nous en avons déjà connu deux et que nous supportons les effets d’un couvre-feu depuis des mois, a rappelé Jean Castex. Il ne peut s’agir d’une mesure par anticipation. Je ne dis pas que l’évolution des prochaines semaines ne nous y conduira pas. Nous devons tout faire pour l’éviter et réserver cette option ultime aux situations les plus dégradées. »

En Ile-de-France, une « montée lente » dans les hôpitaux

L’afflux de patients Covid-19 commence pourtant à être compliqué à gérer dans certains établissements, notamment en région parisienne. « La situation n’est pas très bonne, prévient Rémi Salomon, chef du service de néphrologie pédiatrique à l’hôpital Necker-Enfants malades et président de la Commission médicale d’établissement de l’ Assistance Publique Hôpitaux de Paris (AP-HP). C’est une montée lente, qui s’est accélérée la semaine dernière, avec 60 à 80 entrées par jour en réanimation sur toute l’Ile-de-France, dont 40 % à l’APHP. Malgré tout, on contient les choses. » « Les hôpitaux peuvent tenir grâce aux déprogrammations ou transferts de patients, mais ce ne sont pas des solutions satisfaisantes », ajoute Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France (FHF).

C’est surtout la situation des services de réanimation que le gouvernement doit ausculter à la loupe. Avec 3.637 patients en réanimation dans le pays, on reste éloigné du pic de la deuxième vague de l’automne (4.900) et de la première vague au printemps (7.000). « En Ile-de-France, on a des réas occupées à 60 % par des patients Covid et il y a toutes les autres maladies, reprend Rémi Salomon. On sait qu’on est ric-rac au niveau du personnel, des lits… Notre inquiétude, c’est de ne pas pouvoir prendre en charge bien les patients pour les semaines qui viennent. »

Une réponse raisonnable ou un pari dangereux ?

Voilà pourquoi certains soignants ne comprennent pas le choix d’éviter à tout prix un confinement… « On voit aujourd’hui une territorialisation de la réponse qui se heurte à des considérations politiques, regrette Eric Billy, chercheur en immuno-oncologie à Strasbourg et membre du collectif Du côté de la science. En Ile-de-France, dans le Sud, malgré une incidence élevée, certains territoires vont être confinés [Nice], d’autres pas [Marseille]. Avec ce "deux poids, deux mesures", on risque un problème d’adhésion de la population. » Dans une période où la lassitude des Français se fait entendre…

« Le gouvernement choisit des réponses proportionnées à la réalité de l’épidémie, territorialisées, en concertation avec les acteurs locaux, ce qu’on demandait depuis longtemps, nuance le président de la FHF. Le gouvernement essaie de trouver la voie de passage très délicate entre ne pas déstabiliser les hôpitaux et ne pas menacer la vie économique et sociale. »

Un numéro d’équilibrisme audacieux, il en convient. Frédéric Valletoux appelle toutefois le gouvernement à se montrer réactif. « On voit les chiffres monter, on peut essayer de repousser les échéances, mais si les chiffres continuent d’augmenter, même lentement, on n’aura pas d’autre choix que de prendre des mesures plus restrictives. » Egalement maire LR de Fontainebleau, Frédéric Valletoux s’interroge sur les raisons d’une telle décision pour l’Ile-de-France (et pas pour le Pas-de-Calais). « Ce n’est pas un dogme de confiner, mais j’espère que le gouvernement n’a pas fait ce choix pour faire plaisir à tel ou tel élu ou par crainte de ne pas plaire aux Parisiens… »

« Le mot confinement est devenu tabou, analyse de son côté Rémi Salomon. Empêcher les gens d’aller marcher le week-end, cela aurait été dur. » Ce qui ne l’empêche pas de réclamer de nouvelles mesures, tout de suite. « Il faut une information la plus complète et honnête possible, martèle Rémi Salomon. Jusqu’ici, elle me semble un peu partielle et partiale : le gouvernement veut voir le verre plein, expliquant qu’on va éviter la troisième vague. A trop vouloir reculer les décisions, le risque, c’est que ça dure plus longtemps. Je ne suis pas sûr que ça soit du "temps gagné"… »

Peu de mesures restrictives annoncées

Pour l’éviter, Jean Castex a listé de nouvelles restrictions – limitées – pour les 22 départements en vigilance hors Pas-de-Calais. Notamment le fait que « les préfets sont invités à interdire ou à réglementer l’accès à certains sites où on observe des regroupements de masse sans masque, ni distanciation. Nous avons vu des images à Paris pas raisonnables. » Mais si les quais, plages et parcs sont fermés, cela ne risque-t-il pas d’encourager Parisiens et Marseillais à se retrouver dans de petits appartements mal aérés ? « Il ne faut surtout pas fermer les parcs et jardins, reprend Rémi Salomon. Tout en encourageant la population à éviter les endroits denses. Et à demander à la police de veiller à réguler les flux. »

« Les grands centres commerciaux ou grandes surfaces commerciales de plus de 10.000 m2, et plus seulement 20.000 m2 comme jusqu’à présent, seront fermés » dans ces 23 départements placés en vigilance, a aussi prévenu le Premier Ministre. Utile ? « Ça ne doit pas être noir ou blanc, j’ouvre, je ferme, tance Eric Billy. Aller dans une supérette minuscule pas aérée est plus dangereux qu’un grand centre commercial avec plafonds hauts et énorme ventilation. On met des règles très strictes parce qu’on n’a pas pris le temps et les ressources pour adapter chaque règle à chaque condition. »

Eric Billy estime donc qu’on aurait plutôt intérêt à pousser les petits commerces à « garder la fenêtre et la porte d’entrée constamment ouvertes, ou à avoir un détecteur de CO2, même pour les employés du magasin, c’est important ! » Pour Rémi Salomon, d’autres pistes pourraient être abordées. « On devrait encourager davantage le télétravail, suggère-t-il. Je suis impressionné par les métros pleins… Et pour ceux qui ne peuvent télétravailler, il faut proposer des horaires décalés pour éviter les transports bondés et réfléchir à ce qu’ils soient prioritaires pour la vaccination. C’est fait dans d’autres pays. »