Coronavirus : La crise servira-t-elle d’accélérateur pour améliorer le suivi médical des personnes souffrant d’obésité ?

MALADIE A l’occasion de la Journée mondiale contre l’obésité ce jeudi, « 20 Minutes » se penche sur ce qui a changé (ou pas) dans la prise en charge de cette maladie en France, alors que la crise du Covid-19 a mis en lumière la grande vulnérabilité de ces personnes

Oihana Gabriel

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Anne-Sophie Joly, présidente du collectif nationale des associations d'obèses espère que la crise du Covid-19 servira d'accélérateur pour mettre en place un plan décennal sur l'obésité en France.
Anne-Sophie Joly, présidente du collectif nationale des associations d'obèses espère que la crise du Covid-19 servira d'accélérateur pour mettre en place un plan décennal sur l'obésité en France. — CNAO
  • A l’occasion de la Journée mondiale contre l’obésité ce jeudi, Anne-Sophie Joly, à la tête du Collectif national des associations d’obèses, lance un message et une pétition : l’Etat doit faire davantage pour la prise en charge de l’obésité dès le surpoids.
  • Les personnes obèses payent un lourd tribut dans la crise du Covid-19. Ce qui pourrait encourager les autorités à mieux encadrer les parcours, améliorer la prévention, sensibiliser l’opinion à cette question de santé publique.
  • Si la crise a éloigné certains patients du soin, elle pourrait faciliter les changements à long terme, avec une feuille de route obésité attendue pour fin 2021 et des prises en charge plus globales de cette pathologie.

« On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas ! », tance Anne-Sophie Joly, la présidente du Collectif national des associations d’obèses (CNAO). Malheureusement, la crise du Covid-19 a touché de plein fouet les personnes en surpoids et obèses.

Après avoir publié dimanche une tribune dans le Journal du Dimanche, la présidente du CNAO lance une pétition sur cette « autre urgence épidémique » ce jeudi, pour la  Journée mondiale contre l’obésité. Une occasion supplémentaire d’améliorer la prévention et le suivi médical de ces personnes.

Quel effet de la crise sur le suivi médical depuis un an ?

« Le Covid a été un révélateur de notre fragilité, synthétise Anne-Sophie Joly. Des cohortes internationales montrent que 80 % des personnes en réanimation et 50 % des décès concernent des personnes qui ont des problèmes de poids. C’est dramatique ! Contrairement à ce qu’on peut laisser paraître, on est des colosses aux pieds d’argile. »

Cette vulnérabilité, devenue visible, n’a pourtant pas amélioré le suivi des patients obèses depuis un an. L’obésité est trop souvent considérée non comme une maladie, mais comme une tare. Beaucoup de ces personnes, souvent discriminées, rejetées ou insultées, s’isolent. Et cette période n’a fait qu’amplifier le problème… « Depuis mars 2020, on a constaté une baisse de 40 % de consultations chez les généralistes, et de 60 % chez les spécialistes, alerte Anne-Sophie Joly. Ces personnes ont peur du bouillon de culture et estiment que leur suivi n’est pas une urgence pour des soignants débordés. »

Pour Laura Montana, chirurgienne spécialiste de l’obésité au Groupe hospitalier diaconesses Croix Saint Simon (12e arrondissement de Paris), la crise a eu deux effets contradictoires. « Une partie des malades, inquiets, a demandé à être pris en charge. D’un autre côté, certains avaient peur de venir à l’hôpital, mais la téléconsultation a permis de ne pas perdre de vue trop de patients. » Reste que certains risquent un retard de diagnostic et une prise en charge tardive, auxquels s’ajoutent les problèmes psychologiques démultipliés. « C’est le deuxième effet kiss-cool : certains ont dévissé, insiste Anne-Sophie Joly. Avec une augmentation de l’angoisse, des tentatives de suicide et du trouble du comportement alimentaire. Quand on va sortir la tête de l’eau, on va mettre des années pour redresser la barre. »

Une occasion de changer de regard ?

Face à l’urgence, Anne-Sophie Joly souhaite qu’un plan décennal soit mis en place en France. « L’idée est de se calquer sur le plan cancer, reprend l’intéressée. L’obésité est génératrice de 19 pathologies dont le Covid, qu’on a subi très méchamment… Si vous soignez la problématique du poids, par effet boomerang, vous évitez ces maladies associées. » Si la question devient prioritaire, le regard sur cette maladie pourrait évoluer. Et il y a de la marge… « Il faut que la société arrête de voir l’obésité comme un problème esthétique, un manque d’intelligence et de volonté. Le deuxième volet concerne les soignants, avec une formation en faculté de médecine, voire une spécialité en médecine. » Car aujourd’hui, la formation à l’obésité se résume à cinq heures… facultatives !

Laura Montana renchérit : « il ne faut pas sous-estimer ce problème de communication entre soignants et patients. Nous sensibilisons nos professionnels au vocabulaire à employer, par exemple. »

Des changements de long terme ?

Autre pan de ce plan : la prévention. « Si on en avait fait il y a quinze ans, on n’aurait peut-être pas eu 86.000 morts en France du Covid-19, s’agace Anne-Sophie Joly. On travaille sur l’écriture de la feuille de route obésité, notamment avec une évaluation, par les agences sanitaires, de la prise en charge actuelle. L’objectif, c’est que les malades soient suivis dès le surpoids au lieu d’attendre qu’on soit bien malade. Avec l’ambition de définir quels sont les professionnels formés qu’il faut aller voir et à partir de quels signaux. » Initialement prévue pour la fin 2020, cette feuille de route devrait idéalement sortir en fin d’année.

D’autres éléments montrent que le travail de sensibilisation paie : les états généraux de l’alimentation, le 4ème Programme national nutrition santé qui se déploie depuis septembre 2019, avec notamment le nutriscore, qui s’impose très progressivement, une éducation à la bonne alimentation à l’école, des publicités pour l’alimentation visant les enfants qui devraient être plus limitées…

Des parcours globaux proposés

Sur le terrain de la prise en charge, les choses bougent aussi. Certains parcours à 360° ont émergé, mêlant diététicien, psychologue, coach sportif, chirurgien dans un même centre. Au groupe hospitalier Diaconnesses Croix Saint Simon, depuis fin janvier 2021, un suivi sur six mois est proposé, avec 72 heures d’hospitalisation pour toute une batterie d’examens. « Ainsi, ils ne doivent pas courir partout, explique Laura Montana, à la manœuvre pour accoucher de ce parcours. Et c’est pris en charge à 100 %. La moitié de nos malades sont devenus obèses parce qu’ils n’arrivaient pas à bien s’alimenter, donc la consultation chez une diététicienne à 70 euros, non remboursée par la Sécu, ils n’y vont pas. Et nous avons sélectionné des professionnels formés sur l’obésité. On ne peut pas envoyer une personne boulimique chez n’importe quel psy sur Doctolib ! »

D’autres hôpitaux, cliniques ou centres spécialisés obésité (CSO) proposent un accompagnement global. Mais attention au business de l’obésité… La feuille de route obésité prévoit d’ailleurs de mieux encadrer l’offre de chirurgie bariatrique, qui a triplé en dix ans… « Il y a un marché énorme pour se faire de l’argent sur le dos des gros, avertit Anne-Sophie Joly. Ce qu’on veut, c’est la pertinence et la qualité des soins. »

Des engagements attendus avant la présidentielle

Du côté des patients aussi, l’importance de se faire aider devient plus évidente. « Les choses bougent à tous les niveaux, se réjouit Laura Montana. Il y a un travail exceptionnel des associations de patients pour bien leur transmettre les messages » L’autre point d’amélioration qui se développe, c’est l’éducation thérapeutique. « Nous, soignants, devenons presque des enseignants qui forment ces patients sur la cuisine, le repérage des étiquettes des aliments, l’activité physique… »

Des signaux positifs, donc, qui encouragent Anne-Sophie Joly à regarder plus loin. « D’ici à la présidentielle de 2022, il faut qu’on obtienne des engagements, martèle cette femme obèse et militante depuis vingt ans. Pour que cette crise serve au moins à quelque chose. Je vais me battre pour… à condition que je garde la santé d’ici là. »