Coronavirus : L’isolement des soignants asymptomatiques, un vrai défi pour les hôpitaux

EPIDEMIE La nouvelle règle n’est pas forcément toujours facile à respecter

Nicolas Raffin

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Un centre de vaccination pour le personnel soignant à l'hôpital Henri-Mondor à Créteil.
Un centre de vaccination pour le personnel soignant à l'hôpital Henri-Mondor à Créteil. — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Depuis janvier, le Haut Conseil en Santé Publique recommande d’isoler tous les soignants positifs au Covid.
  • Cette consigne a été reprise par le ministère de la Santé.
  • Et dans certains services en tension, cette nouvelle règle peut entraîner des réorganisations.

Près d’un an après la première vague du coronavirus en France, les hôpitaux restent sous tension. Avec environ 25.000 patients hospitalisés dans le pays pour cause de Covid, dont 3.300 en réanimation, les établissements de santé et les personnels sont énormément sollicités. Et la tâche pourrait se compliquer encore un peu plus.

En effet, jusqu’à la mi-janvier, les personnels soignants testés positifs au Covid-19 mais qui ne présentaient pas de symptômes étaient invités à continuer leur travail dans les services en tension. Les autorités se basaient sur un avis rendu le 23 mai 2020 par le Haut Conseil de Santé publique (HCSP), lequel expliquait que « dans le cas où un personnel non remplaçable serait porteur du SARS-CoV-2 et asymptomatique, la possibilité dégradée d’un maintien en poste avec un renforcement des mesures de précaution et d’hygiène est envisageable ». L’idée était alors de faire tourner les services coûte que coûte.

Changement de doctrine

Mais début 2021, la diffusion rapide des variants anglais et sud-africain va changer la donne. Dans un avis daté du 20 janvier 2021, le HCSP est clair : « Concernant la dérogation permettant le travail de personnels soignants diagnostiqués positifs, le HCSP recommande la suppression de cette dérogation ». Les soignants sont désormais invités, comme tous les Français, à se placer à l’isolement dix jours dès qu’ils ont connaissance de leur positivité. « Cette règle ne doit souffrir d’aucune dérogation » avertit le HCSP.

Ce revirement fait réagir le directeur général de la Santé (DGS), Jérôme Salomon. Dans un courriel (publié par le Haut Conseil) daté du 27 janvier 2021, il évoque un « changement de doctrine important » et demande au président du Haut Conseil, Franck Chauvin, si des dérogations sont encore possibles. « En cas d’extrême nécessité ou de risque de rupture de la prise en charge des patients/résidents, et dans le cadre de précautions renforcées, quelles mesures alternatives concernant les cas asymptomatiques non atteints par une variante peuvent être envisagées pour sécuriser la continuité des prises en charge ? », écrit-il.

Une instruction envoyée le 12 février

Le HCSP lui répond, dans un avis publié le 3 février. Son message est toujours le même : pas de dérogation à l’isolement des cas positifs. Les scientifiques rappellent notamment « qu’un personnel infecté asymptomatique peut présenter une charge virale élevée », et donc contaminer facilement d’autres collègues. Par ailleurs, « l’identification d’un variant n’est pas possible dans tous les établissements et (…) elle intervient le plus souvent trop tardivement ». Pour éviter les fermetures de service en cas de nombreuses contaminations, le HCSP recommande « des mesures organisationnelles » comme « la participation de volontaires ».

Le DGS prend acte de cette réponse. Sollicité par 20 Minutes, le ministère de la Santé indique qu’une « instruction interne » reprenant les nouvelles recommandations du Haut Conseil a été transmise aux agences régionales de santé (ARS) le 12 février. Elles sont ensuite chargées de faire redescendre l’information aux hôpitaux. « On explique clairement qu’aucune exception n’est possible », indique un porte-parole du ministère. Certains ont bien reçu le message, comme l’AP-HP (regroupant 39 hôpitaux et 52.000 soignants), qui confirme à 20 Minutes avoir intégré cette nouvelle doctrine à ses règles.

Des services en tension

Mais visiblement, le message a eu du mal à passer à d’autres endroits. Selon un témoignage que nous avons recueilli, plusieurs membres du personnel soignant du centre hospitalier Robert-Ballanger, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), sont ainsi venus travailler la semaine dernière à la maternité, alors même qu’ils étaient positifs au coronavirus. « Au départ, il n’y avait que quelques personnes contaminées, et elles étaient remplacées, indique un membre du service concerné. Mais tout s’est compliqué quand plusieurs sages-femmes ont attrapé le Covid-19. Il a été demandé à certaines, qui étaient asymptomatiques, de venir quand même pour faire tourner le service ».

Finalement, il faudra l’intervention d’un cadre et les plaintes de plusieurs soignants pour que toutes les personnes testées positives soient placées à l’isolement. Et une partie du service a finalement été fermée. « C’est assez révélateur du manque de moyens à l’hôpital, où nous sommes constamment en sous-effectif, et quand il y a une crise, ça se voit encore plus » constate notre témoin. Contactée, la direction n’avait pas encore répondu au moment de la publication de l’article.

Franck Chauvin, président de l’HCSP, n’ignore pas ces difficultés. « En l’absence de tensions sur le personnel, le risque de maintenir des personnes asymptomatiques en place excède le bénéfice. Mais il peut y avoir des exceptions », concède-t-il à 20 Minutes. Mais au vu des nombreux services qui réclament des embauches un peu partout en France, il y a un vrai risque pour que ces « exceptions » se multiplient dans les prochains mois.