Tatouages : L'UFC-Que Choisir alerte sur les dangers des encres, alors que la législation européenne évolue

PREVENTION L’association de consommateurs UFC-Que Choisir publie ce jeudi un dossier qui dévoile que sur vingt encres de tatouage étudiées, quinze contiennent des produits dangereux pour la santé

Oihana Gabriel

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Illustration d'une personne en train de se faire tatouer.
Illustration d'une personne en train de se faire tatouer. — Pixabay
  • L'UFC Que Choisir publie ce jeudi un dossier sur les dangers des encres de tatouage.
  • Dans le même temps, elle saisit les autorités de la répression des fraudes et de la sécurité des médicaments et produits de santé sur ce dossier. 
  • L'Agence européenne des produits chimiques a justement mis sur la sellette certaines substances présentent dans les encres de tatouage en décembre 2020. Ce qui pourrait obliger les fabricants à trouver des alternatives plus «saines».

Voilà qui risque de doucher vos envies de vous faire tatouer… Un dossier réalisé par l'UFC-Que Choisir, qui paraît ce jeudi, se penche sur les composants des encres de tatouage.

« À la suite des résultats de ses tests en laboratoire sur les composants des encres de tatouage, l’ UFC-Que Choisir tire la sonnette d’alarme et saisit la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) et l’ Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) pour procéder au retrait et au rappel de nombreux produits », annonce l’association de consommateurs dans un communiqué. En effet, sous des noms incompréhensibles (isothiazolinones, hydrocarbures aromatiques polycycliques, amines aromatiques…) se dissimulent des composants chimiques dangereux pour la santé.

15 encres à éviter… sur 20

Le dossier de l’UFC-Que Choisir dessine une situation inquiétante : sur 20 encres passées au crible, 15 sont clairement à éviter, car elles contiennent soit des ingrédients cancérogènes, soit des conservateurs bannis des cosmétiques ou encore des colorants interdits. « En tatouant, on va injecter sous la peau un produit chimique. Qu’il soit bleu, rouge, vert, noir, c’est fait à partir de métaux lourds et ce produit peut être allergisant, prévient Marc Perrussel, vice-président du Syndicat national des dermatologues. Il peut créer un eczéma de contact. » Etant donné que l’encre est indélébile, cet inconfort peut mener à des problèmes sanitaires… et esthétiques. « J’ai vu des gens se gratter jusqu’au sang, reprend le dermatologue. Ce qui peut aboutir à des surinfections ou à des "lichénification", c’est-à-dire des cicatrices ; la peau s’épaissit et on déforme le tatouage initial. La guérison de cet eczéma de contact, c’est la suppression de l’encre. »

De nouvelles restrictions à venir ?

L’Union européenne a pris à bras-le-corps cette question des dangers des encres de tatouage (et du maquillage permanent) en confiant en 2016 à l’Agence européenne des produits chimiques (Echa) une évaluation de ces produits. Qui a abouti le 14 décembre 2020 à une proposition de restrictions de certains composés. L’agence européenne « propose de limiter les substances cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction, les sensibilisants cutanés ou irritants pour la peau, les substances corrosives ou pouvant provoquer des lésions oculaires, les métaux ainsi que d’autres substances déjà régies par le règlement relatif aux produits cosmétiques. L’Echa ne propose pas d’interdire les tatouages, ni les couleurs utilisées dans les tatouages, mais de rendre les tatouages plus sûrs. » La Commission européenne devrait suivre ou non cet avis mi-mars. Une nouveauté que le dossier de l’association ne mentionne pas.

Par ailleurs, le Haut Conseil à la Santé Publique a publié le 15 janvier 2021 un guide de bonnes pratiques, notamment sur les encres. Avec pour objectif d’améliorer la sécurité et le contrôle des tatouages. Recommandations reprises et encouragées par le Syndicat national des artistes tatoueurs (Snat). « Les tatoueurs sont extrêmement demandeurs d’informations sur leurs encres, et l’état des connaissances doit inciter fortement à initier des études in vivo en situation réelle, analysant à la fois les quantités et concentrations de produits et leur devenir chimique, y compris après détatouage laser », assure le Snat dans un communiqué.

Quels sont les risques avérés du côté du cancer ?

L’article de l’UFC-Que Choisir cite une étude qui montre que chez le rongeur, une exposition chronique au dioxyde de titane provoque un trouble des réponses immunitaires et des lésions précancéreuses. Mais il n’y a pas preuve chez l’homme pour le moment. Nicolas Kluger, dermatologue en Finlande et à la consultation « tatouage » de l’hôpital Bichat (AP-HP), se montre rassurant. « A ce jour, il n’y a pas de preuve que les encres de tatouage donnent un cancer de la peau ou d’ailleurs. Il n’y a qu’une seule lésion tumorale pour laquelle on a un lien fort : le kératoacanthome, qui apparaît très vite après un tatouage rouge. Et cela reste exceptionnel, avec une cinquantaine de cas dans le monde. »

Reste que le principe de précaution s’impose si on imagine qu’à long terme, cette encre injectée sous la peau peut provoquer des tumeurs. Mais il est très compliqué de mener des études pour prouver que c’est bien cette encre qui a pu provoquer un cancer. « Un produit peut être plus ou moins cancérigène selon la manière dont on l’introduit dans le corps, reprend Nicolas Kluger. Le problème du tatouage, c’est qu’on teste très rarement le produit sur les souris en les tatouant. Souvent, on fait boire ou respirer le composant. »

Quant aux études sur les hommes, il faudrait éviter les nombreux biais. Et ce « avec des cohortes de personnes tatouées qui n’ont aucun autre facteur de risque de cancer. Quand on sait que 40 % des tatoués sont fumeurs, on mesure la complexité », insiste-t-il. Autre casse-tête pour les toxicologues : « Faut-il tester le produit fini ou composant par composant ? »

Quels sont les risques à connaître ?

En attendant, voici quelques conseils. Dans son avis, l’agence européenne préconise à celle et ceux qui souhaitent se faire tatouer de se renseigner sur les composants de l’encre, mais également de garder une trace de l’encre utilisée, en cas de réaction anormale. Pour Marc Perrussel, si le danger des encres est à relativiser, il faut alerter sur un autre risque. « Le tatouage, si c’est esthétiquement joli (enfin, ça dépend de l’âge), sur le plan dermatologique, c’est un camouflage de la peau qui va empêcher de voir si un grain de beauté change de couleur [signe de mélanome] », insiste le dermatologue.

Toutes les encres ne se valent pas. Les noires, les plus utilisées, sont moins mauvaises pour la santé que les jaunes, vertes et rouges, selon la classification de l’UFC-Que Choisir. Du côté du jaune et du rouge, la marque Atomic Ink s’en sort mieux que les autres. Mais sur la liste des pigments à éviter, selon l’Echa, ce sont les encres bleues et vertes qui risquent de voir leurs ventes dégringoler. « Les deux produits sur la sellette représentent 90 % des encres bleues et un grand nombre d’encres vertes, explique Nicolas Kluger. Mais l’Europe laisse un ou deux ans aux fabricants pour trouver des alternatives. »

Existe-t-il aujourd’hui des encres « bio » ? « Le problème, c’est qu’on veut que le pigment reste dans la peau de façon permanente, insiste Nicolas Kluger. Le client ne veut pas que ça bave au bout de trois ans… On va voir dans les prochains mois si les fabricants trouvent une solution. » Sans surprise, ces restrictions, si elles sont confirmées, ne les réjouissent pas. « Cette régulation peut sembler très stricte aux tatoueurs et fabricants d’encre quand on sait qu’on a des produits cancérigènes en vente libre comme le tabac, nuance le dermatologue. Là, on se bat sur l’encre bleue à cause d’un hypothétique risque cancérogène. »