Coronavirus : La France peut-elle viser une stratégie « Zéro Covid » ?

EPIDEMIE Et si au lieu d’essayer de contrôler la circulation du coronavirus sur son territoire, la France choisissait de l’éradiquer ?

Jean-Loup Delmas

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Un manifestant en faveur de la stratégie «Zéro Covid» en Allemagne. Pour l'instant, aucun pays en Europe continentale n'a mis en place une telle stratégie.
Un manifestant en faveur de la stratégie «Zéro Covid» en Allemagne. Pour l'instant, aucun pays en Europe continentale n'a mis en place une telle stratégie. — Markus Schreiber/AP/SIPA
  • La libre circulation du virus en Europe entraîne pour le moment des vagues de « stop-and-go » de mesures restrictives très contraignantes.
  • Face à ce constat, de plus en plus de voix scientifiques plaident pour une stratégie « Zéro Covid », à savoir la suppression du virus du territoire.
  • Idéale sur le papier et très efficace dans de nombreux pays insulaires, cette stratégie est-elle applicable en Europe ?

Trois cents morts par jour en moyenne, un interminable couvre-feu, des variants qui progressent et un risque de troisième confinement… De toute évidence, il n’est pas si simple de « vivre avec » le coronavirus, stratégie développée par le gouvernement – et plus généralement dans toute l’Europe – après la première vague. L’idée est, qu’à défaut d’éliminer totalement le virus, il faut le maintenir à des taux suffisamment bas pour qu’il ne sature pas les hôpitaux ou ne fasse trop de dégâts.

Seulement voilà, contenir le coronavirus s’avère plus difficile que prévu. L’Europe reconfine massivement et a connu cet hiver une vague plus mortelle encore que celle du printemps. Au point que de plus en plus de scientifiques se questionnent : faut-il changer son fusil d’épaule et viser une stratégie «Zéro Covid», comme celle adoptée au Vietnam, en Nouvelle-Zélande ou autres pays du Sud ? 20 Minutes fait le point.

La stratégie « Zéro Covid », c’est quoi ?

Comme son nom l’indique, il s’agit de viser la disparition totale du virus sur le territoire et de ne jamais le laisser circuler, même à des taux très faibles. Ses avantages, une fois appliqués, sont multiples : très faible nombre de morts (0,55 mort pour 100.000 habitants en Nouvelle-Zélande contre 117,63 en France), pas de saturation des hôpitaux, une vie quasiment normale (universités ouvertes la plupart du temps, restaurants, bars, etc). Cette stratégie a été principalement adoptée en Asie et en Océanie, ce qui explique que la majeure partie des morts et des cas, hors Chine au début de la pandémie, concerne l’Amérique et l’Europe.

Cette stratégie a sa variante un peu moins dogmatique dans d’autres nations, comme l’Australie, la Norvège, le Japon ou la Corée du Sud. Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, détaille : « Au lieu de viser un strict "Zéro Covid" dogmatique, on cherche une circulation absolument minimale du virus, qu’on tolère à un seuil très très faible. Et au moindre soubresaut, on lance des mesures fortes préventives. »

En conséquence, ces pays ont un bilan un peu moins immaculé que ceux du strict « Zéro Covid », mais les résultats sont bien meilleurs que les nations ayant adopté le « vivre avec le virus ». L’Australie présente ainsi un taux de 3,91 morts pour 100.000 habitants, le Japon 5,57, ou la Corée du Sud 2,98. Rien à voir avec les bilans de la majeure partie des pays européens. Et pour Antoine Flahault, c’est cette stratégie qui semble plus réaliste pour l’Europe qu’un strict « Zéro Covid ».

Comment cela fonctionne-t-il ?

Au plus léger soubresaut du virus, des mesures très fortes, très strictes et donc très préventives sont prises à une échelle territoriale. Un exemple récent est le nouveau confinement à Melbourne (Australie), décrété le vendredi 12 janvier. Il fait suite à… 13 cas de variants anglais détectés dans un hôtel. Une mesure très préventive donc, servant à annihiler un potentiel risque de « super cluster ».

Mais cette prévention, outre qu’elle court-circuite la possible diffusion du virus, a un autre avantage : en agissant très tôt, on agit très rapidement. Ainsi, ce nouveau confinement n’est décrété que pour cinq jours seulement. « L’idée, c’est de ne pas laisser au virus le temps de se propager. Tout signal est un signal d’alerte qui exige des mesures. En contrepartie, celles-ci sont courtes, les chaînes de contamination n’ayant pas eu le temps de se mettre à place, elles se brisent très rapidement », indique Antoine Flahault. Exemple notamment à Perth, où un confinement avait été décrété pour trois jours.

Cette stratégie est-elle applicable à l’Europe ?

Sur le papier, la stratégie semble donc idéale. Reste deux problèmes pour l’Europe. Premièrement, ça ne vous aura pas échappé, la plupart des pays cités sont insulaires. L’Europe, en tant que destination touristique majeure et en tant que continent, sans frontières intérieures, connaît une circulation beaucoup plus grande sur son territoire. De fait, pour Antoine Flahault, cette stratégie ne peut s’appliquer que si « toute l’Europe décide de s’y mettre ensemble », ce qui transformerait le Vieux continent en une sorte de presqu’île.

« Toute l’Europe adopterait une stratégie "Zéro Covid", permettant une libre circulation en son sein, et les entrées sur le territoire européen seraient extrêmement contrôlées. » Des confinements et des mesures territorialisés pourraient également être mis en place, rendant certains territoires momentanément interdits d’accès. Si par exemple les cas en Moselle flambent, le département pourrait être totalement confiné le temps que les chiffres redescendent. Pour l’instant, on en est loin, puisque les pays adoptent des stratégies différentes, notamment la France et la Belgique qui ne confinent pas tandis que l’Allemagne vise une quasi-supression du virus en baissant de plus en plus son objectif de taux d’incidence.

Autre difficulté, le virus ne circule-t-il pas déjà trop pour espérer le faire chuter autant ? Pour cette stratégie « Zéro Covid », Antoine Flahault plaide pour pas plus d’un cas pour 100.000 habitants. Soit en France 670 nouveaux cas par jour maximum. Or, pour passer des 18.000 cas actuels quotidiens à 670 cas, il va falloir « prendre des mesures très fortes et serrer la vis plus qu’on ne le fait déjà », note l’épidémiologiste.

Mais pas de quoi totalement se décourager, puisque le scénario s’est en réalité déjà présenté : en juin 2020, après des mesures extrêmement strictes, l’incidence était très basse partout en Europe, « l’opportunité aurait pu être prise à ce moment-là, mais on pensait alors que la seconde vague n’aurait pas lieu. » Aujourd’hui à nouveau, avec les multiples confinements, l’incidence chute sur le continent. A voir si ce dernier verra cette fois-ci l’opportunité d’essayer d’éradiquer le virus de son territoire.