Coronavirus : Pourquoi a-t-on l’impression que le Grand-Est est toujours la région la plus touchée ?

EPIDEMIE Une première vague dévastatrice, une haute circulation du virus lors de la seconde, et désormais une présence massive du variant africain en Moselle… Que se passe-t-il dans le Grand-Est ?

Jean-Loup Delmas

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Hopital de campagne à Mulhouse lors de la première vague, illustration
Hopital de campagne à Mulhouse lors de la première vague, illustration — MORGAN DURAND/ARMEE DE TE/SIPA
  • Il y a eu Mulhouse et le rassemblement évangélique de la première vague, l’intensité de la seconde, et désormais la Moselle avec la circulation des variants sud-africain et brésilien.
  • A chaque vague de coronavirus en France, le Grand-Est semble particulièrement touché, présentant la situation la plus inquiétante.
  • Comment l’expliquer ?

La circulation des variants sud-africain et brésilien en Moselle et la haute incidence du département (290,7 cas pour 100.000 habitants, contre 201,2 de moyenne nationale) remettent un coup de projecteur sur le Grand-Est. Une région qui était déjà l’épicentre de la première vague du coronavirus et avait connu une flambée lors du début de la seconde vague, entre octobre et décembre. Même après le déconfinement du 15 décembre, le virus y circulait plus massivement qu’ailleurs, si bien que des départements de l’Est furent les premiers à connaître le couvre-feu à 18h, deux semaines avant l’ensemble du pays. Trois flambées du coronavirus, et à chaque fois, le Grand-Est semble payer un tribut plus lourd que les autres régions.

Il ne faut pas exclure l’hypothèse de la « faute à pas de chance ». Lors de la première vague notamment, l’Est a été l’épicentre non pas en raison de conditions météorologiques, géographiques ou de population particulières, mais parce qu’un rassemblement évangélique avec des personnes infectées a eu lieu à Mulhouse, devenant un méga cluster. « Et ça, cela aurait pu arriver n’importe où. Ce cluster aurait impacté n’importe quelle région », insiste la docteure Hélène Rossinot, spécialiste de santé publique. A fortiori lors de la première vague, avec peu de masques, peu de tests et peu de connaissances sur les traitements. Il n’est d’ailleurs pas exclu que l’incidence de la Moselle actuellement ne soit aussi due qu’à un ou deux clusters.

Le froid comme explication ?

Mais que cela arrive trois fois de suite pose question. Et plusieurs hypothèses pourraient en partie l’expliquer. La première est la plus connue, celle des températures. Le 10 décembre, le ministre de la Santé, Olivier Véran, évoquait « le facteur climatique, le froid et l’humidité » comme explication à l’arrêt de la baisse des cas en France. Mais aussi la différence très marquée, à l’époque, entre l’ouest du pays et l’Est, qui subissait déjà une baisse des températures. « Le froid et l’humidité favorisent non seulement la stagnation du virus dans l’air, la fragilité du système immunitaire, mais également les comportements à risque : on se voit plus en intérieur, on sort moins et on ventile moins les pièces », renseigne Hélène Rossinot.

Et ça ne vous aura pas échappé, il fait en moyenne dans l’année plus froid dans le Grand-Est que dans le reste du pays. « Mais cela ne peut être la seule explication, tempère de suite le chercheur en épidémiologie Michaël Rochoy. Sinon l’Islande aurait un record de morts. Le froid peut être un facteur aggravant, mais pas unique. »

Fatales frontières

Une autre piste à explorer est celle de la géographie. « L’axe Luxembourg-Thionville-Metz-Nancy est le deuxième corridor européen, où transite tous les jours dans un sens et dans l’autre plus de 200.000 véhicules », explique le maire de Thionville sur BFM. Et pour Hélène Rossinot, au-delà du Grand-Est, « toute la carte d’incidence française montre que les zones transfrontalières sont les plus touchées », comme la PACA, par exemple. Le Grand-Est n’a en plus pas de chance niveau voisins directs avec l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg. Soit des Nations ayant subi de fortes vagues épidémiques. « Tous les pays n’ont en plus pas les mêmes restrictions, ce qui peut accroître la diffusion du virus », note Michaël Rochoy. Ainsi, en plein second confinement français, les restaurants et bars luxembourgeois ou allemands étaient ouverts.

En parlant de mesures, le Grand-Est souffrirait également d’un désintérêt de l’exécutif. Ainsi, les appels du maire de Metz à fermer les écoles de la ville restent pour le moment lettres mortes. « Si la situation était la même à Paris ou Marseille, on peut penser que des mesures seraient prises bien plus tôt et bien plus fortement », estime Michaël Rochoy. A Marseille, des mesures très fortes avaient été décrétées avec la fermeture des bars, salles de sport et restaurants en septembre, tout comme à Paris. « Des mesures fortes tardent à arriver dans le Grand-Est, ce qui peut expliquer pourquoi l’épidémie se propage autant : elle n’est jamais arrêtée au bon moment, on attend que ça empire dans tout le pays », note l’épidémiologiste.

Une région plus exposée… médiatiquement ?

Notre vision n’est-elle cependant pas biaisée ? L’incidence maximum en France n’est pas visible dans le Grand-Est, mais en PACA​, avec une circulation du virus de 359 nouveaux cas pour 100.000 habitants. Dunkerque et Gravelines, dans le Nord, connaissent également des évolutions préoccupantes, avec un nombre alarmant de variant britannique. La situation en Ile-de-France continue elle aussi de s’aggraver. Hélène Rossinot conclut : « Il y a une focale médiatique sur le Grand-Est en raison du traumatisme de la première vague, mais il serait faux de penser que c’est la seule région à subir durement le virus. »

Pour Michaël Rochoy, même les résultats d’incidence peuvent souffrir de biais : « En raison de l’impact de la première vague, la population se fait peut-être plus tester au moindre symptôme », ce qui augmenterait le taux de positivité. Car dans le Grand-Est, le coronavirus est dans tous les esprits.