Coronavirus : Certains antidépresseurs pourraient protéger contre les formes graves de Covid-19

RECHERCHE Un article paru début février, dévoile que cinq antidépresseurs pourraient éviter aux patients Covid-19 une intubation et un décès. Une piste qui reste à confirmer par des essais cliniques

Oihana Gabriel

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Illustration de Prozac, dont la molécule est la fluoxétine, qui pourrait être protectrice contre le Covid-19 selon certaines études préliminaires.
Illustration de Prozac, dont la molécule est la fluoxétine, qui pourrait être protectrice contre le Covid-19 selon certaines études préliminaires. — Darron Cummings/AP/SIPA
  • Aujourd’hui, très peu de médicaments ont montré leur efficacité face au Covid-19.
  • Mais un espoir vient de la psychiatrie : un médecin français a publié une étude observationnelle le 4 février, dévoilant que les patients sous antidépresseurs font moins de formes graves.
  • Grâce aux données de l’AP-HP, cette étude montre que cinq antidépresseurs permettent de réduire le risque d’intubation et de décès de 42 % à 78 %. Une piste inattendue qui nécessite d’autres preuves grâce à des essais cliniques de grande ampleur.

Un espoir venu de psychiatrie. Plusieurs indices montrent que certains antidépresseurs, notamment le Prozac, protégeraient les patients de formes graves de Covid-19. Un article publié dans la revue du groupe Nature, Molecular Psychiatry, le 4 février dévoile comment cette piste d’un traitement curatif pour le coronavirus a émergé en France. Une information qui devrait attirer l’attention alors que la recherche des traitements semble patiner depuis quelques mois et que les antidépresseurs sont (malheureusement) très consommés en France et de plus en plus en ces temps troublés…

Le Prozac serait-il salvateur pour lutter contre la pandémie ? A l’origine de cette surprenante découverte, un médecin français, Nicolas Hoertel, qui cumule plusieurs casquettes : psychiatre-enseignant-chercheur à l’AP-HP, l’Université de Paris et l’Inserm.

Peu de patients en psychiatrie touchés par le Covid-19

L’auteur de l’article paru dans Molecular Psychiatry s’est étonné de voir, dès la première vague, ses patients en psychiatrie à l’hôpital Corentin-Celton (AP-HP) peu touchés par l’épidémie. « Dans mon service, nous avons 80 lits, explique Nicolas Hoertel. Depuis le début de l’épidémie jusqu’à aujourd’hui, nous avons compté quatre patients souffrant de Covid sévère. C’est très faible. Et le nombre de patients présentant un Covid-19 reste inférieur aux soignants du service infectés. Cette observation est confirmée par les données d’un hôpital à New York et d’autres services de psychiatrie en France. » Simple hasard ? Biais lié à l’âge des patients ?

« On sait que les patients hospitalisés en psy ont souvent d’autres comorbidités par exemple des troubles cardiaques, argumente le psychiatre. Par ailleurs, notre service de psychiatrie reçoit beaucoup de personnes âgées. On ne comprenait pas… Mais une hypothèse a émergé : une protection de certains psychotropes vis-à-vis du Covid-19. » Piste renforcée par le fait que les antidépresseurs ont des propriétés anti-inflammatoires. « Les patients présentant un trouble psychiatrique ont souvent une petite inflammation dans le sang, réduite par certains antidépresseurs », explique le chercheur à 20 Minutes.

Pour en avoir le cœur net, une équipe de chercheurs, pilotée par Nicolas Hoertel, lance une étude observationnelle, c’est-à-dire qui se base sur les données hospitalières, sur le ressenti des patients. Grâce aux données de 36 hôpitaux de l’AP-HP, ils accumulent des informations sur 7.230 patients adultes hospitalisés pour Covid-19 entre le 24 janvier et le 1er avril 2020. Parmi eux, 345 patients (4,8 %) étaient sous antidépresseurs juste avant leur hospitalisation. « Notre surprise a été d’observer que ces patients présentaient un risque diminué de plus de 40 % d’intubation ou de décès par rapport aux autres patients, quand on prend en compte des différences d’âge et de comorbidité », synthétise Nicolas Hoertel.

« L’effet n’était pas le même selon les molécules »

Deuxième temps : est-ce que tous les antidépresseurs produisent cette protection ? « Avec des analyses complémentaires, on a remarqué que l’effet n’était pas le même selon les molécules, reprend le médecin. Pour cinq antidépresseurs – fluoxétine (Prozac), paroxétine, escitalopra, venlafaxine et mirtazapine – la réduction du risque oscille entre 42 % et 78 %. Pour d’autres antidépresseurs en revanche, il n’y a pas d’effet protecteur. »

Des résultats préliminaires consolidés en juillet 2020. Mais à cette époque, impossible d’expliquer cette différence entre ces cinq molécules et les autres… En novembre, un professeur allemand de biologie moléculaire apporte une réponse. « Le Pr Erich Gulbins m’a contacté pour me dire que ces molécules avaient comme propriété in vitro d’empêcher le Sars-Cov-2 d’entrer dans les cellules, reprend Nicolas Hoertel. Il a fait une expérience sur des volontaires sains qui prenaient un comprimé d’antidépresseur, il prélevait des cellules nasales, les mettait en contact du coronavirus et il observait qu’il n’y avait pas d’infection. Quand il reproduisait cette expérience 24h après, les cellules étaient infectées, ce qui correspond à l’épuisement de l’effet de l’antidépresseur. » 

Des essais cliniques pour vérifier l’hypothèse

Depuis, d’autres indices se sont accumulés pour confirmer que cette hypothèse pourrait être une vraie révolution dans la recherche d’un traitement contre le Covid-19. Notamment un essai clinique (médicament versus placebo) réalisé par l’Université Washington à Saint Louis aux Etats-Unis sur un autre antidépresseur courant, la fluvoxamine (Floxyfral), proche du Prozac. « Sur ces données préliminaires publiées en novembre, on découvre des résultats spectaculaires : sur 80 patients recevant cet antidépresseur, aucun n’a vu son état s’aggraver contre six patients sous placebo. » Les résultats définitifs de cet essai randomisé sur plusieurs centaines de patients sont attendus (avec impatience) d’ici fin février.

« On est pionnier sur cette question et on est en train d’avancer, s’enthousiasme le chercheur. C’est un vrai espoir ! Je ne clame pas qu’on a trouvé un traitement. Mais il existe une convergence d’évidences précliniques, d’essais cliniques, d’études observationnelles, qui montrent une efficacité forte de ces traitements en prévention de l’aggravation et en traitement curatif du Covid-19. Il y a plusieurs essais randomisés en cours. » D’ailleurs, un essai clinique à l’AP-HP est en train d’être mis en place avec plusieurs centaines de patients hospitalisés pour tester l’efficacité de la fluoxétine (Prozac) pour éviter une intubation et un décès.

Si cette piste portait ses fruits, un autre aspect positif concerne son prix. En effet, une boîte de 28 comprimés de 20g de fluoxétine est vendue 4,10 € en France (soit à peu près le même prix que l’ hydroxychloroquinecontre plus de 2.000 euros pour le remdesivir). Par ailleurs, les chaînes de production de fluoxétine sont concentrées en Europe, ce qui pourrait éviter les risques de pénuries… Reste à savoir si tous les patients Covid seraient prêts à prendre un antidépresseur, dont on connaît les risques d’accoutumance et les effets secondaires. « Ce serait pour une utilisation courte : on table sur 10 à 15 jours, rassure le psychiatre. Nous connaissons ces molécules depuis des décennies. Et on sait qu’elles sont très bien tolérées sur des sujets assez âgés. Les effets indésirables existent, mais ils sont légers pour l’immense majorité des patients. »