Coronavirus : Face à l’apparition des variants, faut-il déjà adapter notre stratégie vaccinale ?

ANTICIPATION Le vaccin d’AstraZeneca, le troisième à être autorisé en Europe, est-il déjà inefficace ?

Lucie Bras

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Image d'illustration d'une vaccination.
Image d'illustration d'une vaccination. — Kuncoro Widyo Rumpoko/Pacific Pr
  • La décision de l’Afrique du Sud a fait l’effet d’une bombe ce week-end. Le pays a décidé de suspendre le vaccin AstraZeneca, jugé pas assez efficace face au variant qui est apparu dans le pays.
  • Une décision qui interroge en France, alors que ce vaccin, moins cher, est perçu comme un espoir dans la lutte contre l’épidémie : faut-il anticiper l’arrivée de ces variants et retravailler la stratégie vaccinale française ?
  • « Pour l’instant, il ne faut pas interrompre la stratégie en cours, il vaut mieux continuer à vacciner, ça reste quand même efficace sur le variant historique majoritaire », prévient l’infectiologue Christian Rabaud.

L’arrivée rapide de vaccins avait suscité l’espoir, elle provoque maintenant des doutes. Ce week-end, l'Afrique du Sud a suspendu l'injection du vaccin d'AstraZeneca, jugé trop peu efficace face au variant qui est apparu sur son territoire. Un résultat trop faible, avec seulement 22 % d’efficacité sur les cas de Covid-19 modérés, selon les chiffres provisoires d’une étude.

C’est un nouveau revers dans la lutte contre le coronavirus, alors que ce vaccin vient d’entrer en circulation en France et en Europe, et sert aujourd’hui à vacciner en priorité les soignants. A peine plus d’un mois après la première vaccination en France, faut-il changer de stratégie vaccinale ?

Eviter la « défiance » et « l’immobilisme »

« On pensait avoir un coup d’avance et on est plutôt un coup de retard », regrette Christian Rabaud, infectiologue au CHRU de Nancy. Mais le spécialiste exclut catégoriquement de toucher à la stratégie vaccinale française. « Si on s’arrête maintenant, on va prendre du retard. Pour l’instant, il ne faut pas interrompre la stratégie en cours, il vaut mieux continuer à vacciner, ça reste quand même efficace sur le variant historique majoritaire. »

Même si le vaccin s’avère inefficace ? « Ces résultats ne doivent pas générer une défiance par rapport aux actuels vaccins. Si on l’arrête, la campagne vaccinale, que l’on accuse d’être trop lente, ira encore moins vite. On ne peut pas rester dans l’immobilisme car dans deux mois, un nouveau variant sera peut-être apparu. »

Pour Marie-Aline Bloch, chercheuse en sciences de gestion à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), l’adaptation à ces nouveaux variants est déjà à l’œuvre en France. Plusieurs solutions pourraient être envisagées. « Ce qu’on peut imaginer, c’est une stratégie prime boost : on peut avoir un premier vaccin injecté et un rappel à partir d’un deuxième vaccin. » Cette stratégie, qui consiste à mixer des vaccins différents pour la première dose et les rappels, est recommandée par plusieurs experts de la santé.

Toujours plus de réactivité

Avantages de cette solution : une plus grande immunité supposée (mais pas encore démontrée) et moins de tension sur les vaccins, puisqu’ils pourront être mélangés. Autre mesure pour lutter contre le variant : la revaccination. En effet, l’étude sud-africaine semble confirmer que la mutation du virus peut se transmettre à une population déjà vaccinée. Si le variant devient majoritaire en France, les vaccinés de janvier devront peut-être recevoir « de nouvelles doses de vaccin efficace ». « Ce n’est pas parce qu’on a été vacciné une fois qu’on ne le sera plus. On pourra être revaccinés », indique Christian Rabaud.

Pour lui, la réponse doit aussi venir des laboratoires : « Il faut que les industriels et les chercheurs adaptent le vaccin au fur et à mesure des connaissances, mais si on s’arrête maintenant, ça va prendre du temps. Il y a deux temps incompressibles : bâtir le nouveau vaccin et le produire car les tensions sur la production sont un sujet majeur. Il faudra savoir évoluer en fonction des évolutions du virus. »

Une opinion partagée par Marie-Aline Bloch. « Cette option demande une grande réactivité de la part des industriels. En complément, il y a des entreprises qui travaillent aussi sur d’autres stratégies de plus long terme. En France, Osivax développe un vaccin universel, et l’entreprise nantaise Xénothera travaille sur des médicaments contre le coronavirus », affirme-t-elle.

Une stratégie hors frontières

« Il faut penser stratégie d’ensemble : développer des tests efficaces, rapides, les gestes barrière, la vaccination et la recherche de traitements. C’est grâce à cette combinaison qu’on arrivera progressivement à lutter contre l’épidémie. » Une mesure déjà prise en France, alors que la Direction générale de la santé a renforcé ses protocoles face aux nouveaux variants, renforçant notamment l’isolement des malades ou la fermeture des classes en cas de contamination à un variant.

Pour la spécialiste, il faut aller plus loin, et ne pas penser en termes de frontières. « Le problème n’est pas en France, il est dans le monde. Ça ne fait que renforcer l’importance d’une stratégie mondiale : si on ne vaccine que les pays occidentaux, le virus va muter dans d’autres pays et de nouveaux variants risquent d’apparaître. C’est pour cela qu’il est important de trouver des stratégies vaccinales accessibles à tous ».

AstraZeneca, bien moins cher que les vaccins Moderna et Pfizer/BioNTech, plus facile à transporter, représentait justement l’espoir d’une grande accessibilité. Ce lundi, les experts en immunisation de l’OMS se réunissent : compte tenu de toutes les données dont ils disposent, ils doivent formuler des recommandations provisoires sur son utilisation. Tout espoir n’est pas perdu.