Journée contre le cancer : La stratégie décennale annoncée par Emmanuel Macron est-elle à la hauteur des enjeux ?

MALADIE Le président de la République a dévoilé ce jeudi la nouvelle stratégie de lutte contre le cancer, sur dix ans et non cinq, avec des objectifs ambitieux et chiffrés

Oihana Gabriel

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Emmanuel Macron en visite à l'Institut Gustave Roussy, spécialisé dans la lutte contre le cancer, le 4 février 2021.
Emmanuel Macron en visite à l'Institut Gustave Roussy, spécialisé dans la lutte contre le cancer, le 4 février 2021. — Ludovic MARIN / POOL
  • Ce jeudi, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le cancer, Emmanuel Macron a dévoilé les grands axes de la stratégie décennale de lutte contre le cancer.
  • Prévention, dépistage, lutte contre les inégalités et séquelles, l’Inca a précisé les ambitions de ce plan sur dix ans.
  • Avec un budget revalorisé et des objectifs chiffrés, ce plan espère faire baisser le nombre de décès pour la première cause de mortalité en France.

« Malgré la pandémie, la France, main dans la main avec l’Europe, ne cède rien dans son ambition de faire reculer les cancers », a martelé Emmanuel Macron ce jeudi matin. A l’occasion de la Journée mondiale contre le cancer et des 8e Rencontres de l ’Institut national du cancer (Inca), le président de la République a dévoilé la stratégie de lutte contre ces maladies, qui, pour la première fois, se fait sur dix ans.

Ce plan comporte plus de 200 mesures pour lutter contre les facteurs de risque et le retard des diagnostics, améliorer l’accès aux traitements innovants, avec de grandes ambitions et des moyens renforcés. Suffisant ?

Miser sur la prévention

La stratégie décennale, qui sera pilotée par l’Inca, comprendra quatre axes : améliorer la prévention, lutter contre les cancers à « mauvais pronostic », réduire les séquelles liées à la maladie et lutter contre les inégalités. La prévention, c’est un fil rouge du gouvernement. « C’est l’une des faiblesses du modèle français, a reconnu Emmanuel Macron. Notre but est de consolider les acquis et de changer d’échelle. » Rappelant que 40 % des cancers sont évitables. Les ennemis sont désormais connus : tabac, alcool, mauvaise alimentation, UV, sédentarité et pollution. « Nos actions cibleront principalement les jeunes », a promis le président. Qui souhaite voir en 2030 une génération de trentenaires sans clope au bec.

Une bonne initiative, selon les experts invités lors de cette conférence à distance. « L’intérêt d’avoir une approche sur les enfants, c’est que ce sont les adultes de demain et qu’ils sont prescripteurs pour leurs parents et leurs pairs », a souligné Linda Cambon, chercheuse en prévention. Le tabac est un bon exemple de réussite parce qu’on a une approche globale : prix, publicité, campagne de sensibilisation », a repris la chercheuse. Reste à savoir si cette méthode tous azimuts sera appliquée pour les autres facteurs de risque du cancer. On sait le président plus frileux pour critiquer l’ alcool, produit du terroir et tradition nationale. « Il ne s’agit pas d’aller vers le zéro alcool, mais de prévenir l’addiction, a-t-il assuré. Nous donnerons des repères plus visibles et plus lisibles sur chaque produit. » 

S’interroger sur les séquelles, une nouveauté

La stratégie n’oublie pas la vie des patients dans un « après » longtemps négligé. « Deux tiers des patients conservent des séquelles cinq ans après. Il s’agit de ramener ce nombre à moins d’un tiers », a annoncé le président. Une nouveauté importante, selon Thierry Philip, président du directoire de l’Institut Curie. « Il y a les séquelles physiques (douleur, cicatrice), morales, économiques et sociales, liste Pascale Altier, ancienne patiente et membre du comité de démocratie sanitaire à l’Inca. Un patient qui se sent écouté et intégré, c’est fondamental et ça ne demande pas de budget, mais une position humaine. » Emmanuel Macron se félicite que la France ait été pionnière sur le droit à l’oubli, dispositif qui efface toute information sur un cancer dix ans après la fin des thérapies. Mais la Ligue contre le cancer rappelle « la promesse du candidat Emmanuel Macron de faire passer le droit à l’oubli de dix à cinq ans, et non huit ans comme le propose la stratégie décennale ».

Enfin, Thierry Philip se réjouit que le lien entre la France et l’Europe ait été souligné par le président. En effet, l’Union européenne a annoncé mercredi un plan de lutte contre le cancer de 4 milliards d’euros. « Qui s’ajoute à une mission européenne axée sur la recherche contre le cancer, reprend Thierry Philip. Ces deux plans européens s’articulent avec notre stratégie décennale. »

Des objectifs réalistes ?

Sans rentrer dans le détail des 234 mesures, le président a fixé des objectifs ambitieux et parfois chiffrés. L’espoir est par exemple de passer de 150.000 à 100.000 décès par an. Et de réduire de 60.000 le nombre de cancers évitables par an d’ici à 2040, contre 153.000 aujourd’hui. « Je veux que nous atteignions au moins 1 million de dépistages supplémentaires par an d’ici à 2025, a avancé Emmanuel Macron [contre 9 millions chaque année aujourd’hui]. Il nous faut voir loin et inventer les dépistages de demain en mobilisant l’intelligence artificielle et les big data. »

« Emmanuel Macron a ouvert la porte au dépistage du poumon alors que jusqu’ici, ça n’a jamais été financé, souligne Thierry Philip. Si on peut opérer un cancer du poumon, c’est 50 % de survie. Sinon, c’est 5 % ou 20 % grâce à l’immunothérapie. » D’où l’importance de ne pas diagnostiquer trop tard…

« C’est un pari très ambitieux, a reconnu Norbert Ifrah, président de l'Inca, en commentant la totalité de la stratégie. Ces propositions sont le fruit d’une très grande concertation, des experts, des soignants, des associations de patients, des familles et de deux consultations publiques. Ce qui est frappant, c’est la concordance des points de vue. » Il n’y a pas de temps à perdre. « On commence avec le tiers des actions dès 2021. » Le président de l’Inca se dit confiant dans la réussite de ce plan décennal. « Le passé plaide pour l’avenir, assume-t-il. Je suis assez vieux pour avoir connu une époque où on faisait une petite fête quand le patient avait survécu à l’agression de la maladie et des traitements. » A la fin des années 1950, 35 % des patients vivaient cinq ans après le diagnostic quand aujourd’hui, c’est 70 %. Même immense progrès du côté des cancers pédiatriques, qui bénéficient d’un coup de projecteur. « Quand j’ai commencé ma carrière, on guérissait 40 % des enfants, aujourd’hui c’est 80 % », synthétise Thierry Philip. Preuve que les stratégies passées ont fonctionné. « Ecrire des objectifs, mettre de l’argent en face, donner un temps limité, c’est comme ça que fonctionne n’importe quelle entreprise », s’amuse-t-il.

La question des moyens

Une « feuille de route » avec des actions concrètes est pour l’instant établie pour la période 2021-2025, et sera concrétisée par un décret publié vendredi. Avec un budget de 1,74 milliard d’euros de la part de l’Etat et de la Sécurité sociale, soit une augmentation de 20 % par rapport au financement du plan précédent. « Un effort incontestable », relève Thierry Philip. La moitié de ces moyens seront dévolus à la recherche, a prévenu Emmanuel Macron.

Si la Ligue contre le cancer salue les ambitions affichées ce jeudi, elle met en garde dans un communiqué contre un financement assuré sur cinq ans, et non sur dix. « Les enjeux et les attentes générés nécessitent que les moyens mis en place soient à la hauteur : qu’ils soient financiers ou humains, ils nécessitent une volonté politique sur des sujets difficiles comme l’organisation des filières de soins, le décloisonnement ville-hôpital dans l’intérêt premier des personnes malades et le prix des médicaments anticancéreux. »