Coronavirus : Libérer les vaccins de leurs brevets permettrait-il de vacciner la planète plus rapidement ?

VACCINATION Des voix s’élèvent pour réclamer la levée des brevets attachés aux vaccins anti-Covid, afin de protéger plus rapidement la population mondiale

Anissa Boumediene

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Libérer les vaccins anti-Covid de leur brevet permettrait-il de démultiplier les capacités de production?
Libérer les vaccins anti-Covid de leur brevet permettrait-il de démultiplier les capacités de production? — Top Photo/Sipa USA/SIPA
  • Ce mercredi, des militants et élus communistes ont réclamé la libération des brevets des vaccins anti-Covid.
  • Pour certains, faire de ces vaccins un bien commun de l’humanité permettrait de démultiplier rapidement les capacités de production.
  • Et de vacciner ainsi au plus vite la population mondiale.

« Tous les Français adultes qui le souhaitent pourront se faire vacciner d’ici à la fin de l’été ». C’est ce qu’Emmanuel Macron a promis lors de son intervention télévisée surprise mardi soir. Encore faut-il disposer de doses pour tout le monde. Au lendemain de l’avis rendu par la Haute Autorité de santé (HAS) sur le vaccin AstraZeneca, qui sera réservé aux personnes de moins de 65 ans, la France va désormais disposer de trois vaccins pour lutter contre le Covid-19, elle qui utilise déjà ceux à ARN messager de Pfizer-BioNTech et de Moderna.

Dès le printemps, des vaccins Pfizer-BioNTech et Moderna devraient être produits en France. Mais avec les approvisionnements qui patinent, et alors qu’AstraZeneca a déjà averti d’importants retards de livraison à l'UE avant même de les avoir commencées, la promesse du chef de l’Etat semble difficile à atteindre. Et si libérer les vaccins anti-Covid de leur brevet était alors la solution ? Des vaccins que l’on placerait dans le domaine public mondial, dont on pourrait démultiplier la production un peu partout sur la planète. Et ainsi répondre au plus vite à la demande internationale. Cette piste a rapidement émergé et trouve aujourd’hui des défenseurs dans une partie de la classe politique française. Mais cela permettrait-il de résoudre efficacement le problème de l’approvisionnement ?

Libérer les brevets pour produire plus

La vaccination anti-Covid pour tous, l’idée a émergé avant même que les premiers vaccins aient été totalement élaborés. En juin dernier était ainsi publiée une tribune appelant à faire des vaccins anti-Covid un bien commun de l’humanité. Parmi les 155 signataires, une ribambelle de prix Nobel de la Paix ou de Médecine, d’anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, ou encore des stars hollywoodiennes. Mikhaïl Gorbatchev, Denis Mukwege, Lula, Matt Damon et Sharon Stone y ont apposé leur nom.

Un vœu également formulé par une partie de la classe politique française. Plusieurs dizaines de militants et d’élus communistes ont manifesté ce mercredi en ce sens. « Vaccins : bien commun pour l’humanité », « réquisition des usines », pouvait-on lire sur les pancartes de la trentaine de militants rassemblés devant le siège de Pfizer, à Paris, aux côtés des députés Stéphane Peu, Alain Bruneel et de la sénatrice Laurence Cohen. « Pas de profits sur la pandémie, pas de propriété sur les brevets », a martelé le secrétaire général du PC Fabien Roussel, exhortant Pfizer et le « Big Pharma » à « lever les brevets qui protègent les vaccins qui doivent devenir des génériques ». Il a également demandé à la France et à l’UE « d’enclencher une procédure de licence publique » qui obligerait les laboratoires à transmettre leurs brevets. Même slogans à Lyon, où une vingtaine de militants s’est réunie devant les bureaux de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à l’appel du PCF. « Le sujet est trop grave pour laisser les brevets aux mains d’intérêts privés », a expliqué Raphaël Debû, secrétaire départemental du parti.

Des milliards d’euros investis

Dès la fin du printemps 2020, alors qu’aucun sérum n’avait encore fait ses preuves, Emmanuel Macron plaidait lui aussi pour que les vaccins anti-Covid soient « un bien public mondial ». Lors du Sommet mondial de la vaccination, le chef de l’Etat s’engageait à ce que la France « augmente de 100 millions d’euros sa contribution lorsqu’un vaccin […] sera disponible, afin d’en assurer la diffusion à un prix abordable ».

Mais l’espoir d’une solidarité internationale a peu à peu viré au nationalisme vaccinal, faisant au passage les affaires des laboratoires les plus prompts à fournir les précieux vaccins. Nombre d’Etats ont investi des milliards d’euros pour financer la recherche – Etats-Unis et Union Européenne en tête – et l’annonce de vaccins efficaces et bientôt disponibles a sonné l’heure du retour sur investissement pour être les premiers servis. Au jeu de l’offre et la demande, et avec des vaccins Pfizer-BioNTech et Moderna commercialisés autour de 15 euros la dose (soit 30 euros pour vacciner une personne), les firmes pharmaceutiques sont les grandes gagnantes. Elles sont en position de force et n’ont aucun intérêt à lever leurs brevets et autoriser la production de vaccins génériques qui ne leur rapporteraient pas un centime.

« Outre le verrou juridique, le verrou technologique »

Au-delà de cet aspect financier, la libération des brevets serait-elle la bonne réponse pour démultiplier la vaccination ? « Pas forcément à court terme, répond Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale de la santé et des maladies infectieuses à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). Mais à moyen terme, cela pourrait être une solution concrète pour favoriser l’accès des pays en développement à la vaccination. Cela s’est d’ailleurs déjà fait par le passé, notamment pour le traitement du VIH, avec la levée des brevets de traitements antirétroviraux, mais aussi pour d’autres maladies. C’est souvent acquis de haute lutte, sous la pression d’ONG, et cela concerne des médicaments. La plupart des vaccins que l’on utilise aujourd’hui sont, eux, déjà passés dans le domaine public ».

Et si les brevets des vaccins anti-Covid étaient levés, les usines pourraient-elles, du jour au lendemain, produire des centaines de millions de doses à travers le monde ? Seraient-elles capables de fabriquer notamment les vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna, qui reposent sur la technique récente de  l’ARN messager ? Rien n’est moins sûr. « Il faut un savoir-faire technologique. On est ici sur des techniques de pointe, qui sont développées seulement depuis quelques années, souligne Jocelyn Raude. Face à de telles ruptures technologiques, très peu d’industriels sont capables de fabriquer ces produits pharmaceutiques. Même si on retirait l’ensemble des brevets, il y aurait, outre le verrou juridique, un verrou technologique ».

Le dispositif Covax en action

Pour l’heure, l’organisation de la vaccination dans les pays moins bien lotis s’organise par la voie de l’ONU, grâce au dispositif Covax, destiné à assurer le partage équitable de vaccins anti-Covid. La Corée du Nord, l’Algérie, Gaza, mais aussi l’Inde ou Monaco figurent sur liste des premiers bénéficiaires dévoilée mercredi. Les doses – environ 337,2 millions – couvriront 3,3 % de la population dans 145 pays et territoires.

« Tous les pays devraient recevoir des doses proportionnelles à la taille de leur population afin de vacciner les groupes les plus prioritaires », a déclaré Ann Lindstrand, spécialiste de la vaccination à l’OMS. Suivront l’Inde, le Pakistan, le Nigeria, l’Indonésie, le Bangladesh et le Brésil. La Corée du Nord est également sur la liste, ainsi qu’un petit nombre de pays riches, dont la Corée du Sud, le Canada, Monaco, la Nouvelle-Zélande et l’Arabie saoudite.

Piloté par l’OMS, l’Alliance du vaccin et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (Cepi), Covax vise à fournir d’ici à fin 2021 des doses à 20 % de la population des 190 nations participantes.