Coronavirus : Comment en est-on arrivé à une telle pénurie de vaccins ?

EPIDEMIE Les pays de l’Union européenne annoncent un à un avoir des retards dans leurs campagnes de vaccination, due à une pénurie de doses

Jean-Loup Delmas

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Les doses de vaccin vont manquer en Europe pendant plusieurs mois
Les doses de vaccin vont manquer en Europe pendant plusieurs mois — Gene J. Puskar/AP/SIPA
  • Après un mois de janvier faste dans la vaccination, l’Union européenne s’apprête à ralentir le rythme et à rallonger ses campagnes de vaccination.
  • Les pays européens évoquent principalement un retard dans la livraison des doses par les différents laboratoires.
  • Est-ce réellement la seule raison, et l’Europe n’aurait-elle pas pu anticiper ce genre de risques ?

C’est une énième nouvelle crise dans la crise. L’Union européenne fait face à une pénurie de vaccins contre le coronavirus, poussant à ralentir et rallonger les campagnes de vaccination des pays membres. Ainsi, le Portugal a déjà fait savoir que sa campagne de vaccination serait plus longue que prévu, quand l’Allemagne a évoqué une pénurie dont les effets se feront ressentir a minima jusqu’en avril.

En France, les ambitions vaccinales à court terme ont également été revues à la baisse. Alors que la semaine dernière, le ministre de la Santé Olivier Véran avait annoncé au total quatre millions de personnes vaccinées en France fin février, l’objectif est désormais descendu à 2,5 millions, dont seulement un million de personnes recevant une première dose dans le mois. Comment en est-on arrivé là ?

Des retards partout

En plus du retard du vaccin du laboratoire Sanofi, dont personne ne peut dire quand il arrivera mais qui devrait avoir au minimum plusieurs mois de décalage par rapport à ce qui était espéré, les vaccins actuellement disponibles ont pris des retards de livraison. Ainsi, en raison d’une réorganisation logistique dans le but d’accélérer par la suite sa production, Pfizer-BioNTech a coupé une partie de ses capacités pendant deux semaines, ce qui se concrétisera en France par 200.000 doses de moins à fin janvier. AstraZeneca a de son côté annoncé qu’il ne livrerait que 4,6 millions de doses à la France d’ici à fin mars, soit 29 % des volumes initialement promis. Et ce jeudi, c’est Moderna qui a indiqué réduire de 25 % ses livraisons à la France en février.

Pourquoi toutes les chaînes de production patinent ? Le PDG de Moderna s’en est expliqué dans une interview à LCI : « Le lancement des chaînes de production, souvent lent, a lieu en temps réel, sans stock préalable. Donc dès qu’il y a un petit dérapage, qui serait habituellement normal, il se voit tout de suite. »

Une bonne stratégie initiale

Constat pour Eric Billy, chercheur en immuno-oncologie à Strasbourg, difficile d’imputer la faute à l’Union européenne, celle qui a passé les commandes pour tous les pays membres : « Sa stratégie de miser sur plusieurs vaccins et types de vaccins, afin de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, était plutôt bonne sur le papier. Aujourd’hui, elle paie le retard des vaccins à protéine – comme Sanofi. » Pour le médecin Christian Lehmann, le scénario du pire a même été évité : l’Union européenne a au moins misé en partie sur Pfizer-BioNtech et Moderna quand certains élus politiques appelaient à ne pas parier sur les vaccins ARN avant encore plusieurs mois : « Et dans ce cas-là, comment aurions nous fait ? »

La faute à pas de chance, alors ? Un peu facile, tempère Eric Billy : « On ne peut pas non plus dire que le risque qu’un vaccin prenne du retard était totalement inconnu ou ne pouvait pas être anticipé. » Pour contrer un peu ce danger, le médecin aurait aimé que l’Union européenne achète un large surplus de doses de chaque vaccin, afin de maximiser les arrivées et de pouvoir plus facilement palier un manque ou un retard. Certes, l’Europe a déjà commandé un peu plus de doses que prévu – la France par exemple aura au total plus de 200 millions de doses, pour une population de 70 millions, soit 140 millions de doses nécessaires. « Mais l’Europe aurait pu miser sur encore plus de rab, vu le faible coût de chaque dose, et donner ensuite l’excédent aux pays pauvres », plaide le chercheur.

Des difficultés logistiques plus que de quantité ?

Voilà pour les problèmes de doses. Reste qu’il ne suffit pas totalement à expliquer le retard que risque de prendre la majeure partie des pays européens. Celui-ci serait également dû à un problème de logistique, avec la difficulté de mener de front les campagnes de primo-vaccination et de rappel. Plus clairement dit, de vacciner à la fois des personnes pour la première fois et d’appliquer la deuxième dose aux personnes déjà vaccinées.

Christian Lehmann se désespère un peu de la situation : « Rien n’a été prévu sur le plan logistique pour la seconde dose, il était impossible au début pour les patients s’étant fait vacciner une première fois de prendre rendez-vous pour la seconde dose sur une ligne dédiée, tout était mélangé. » Conséquence, « personne n’a pensé à sécuriser les doses », s’énerve-t-il. A savoir que l’Etat ne s’est pas assuré au début qu’il y aurait assez de doses pour les rappels quand il lançait ses vastes plans de vaccinations.

Gérer les deux flux en février

Après avoir hésité à rallonger le délai entre la première et la seconde vaccination à six semaines, avant de revenir sur ses pas et d’appliquer une règle de pas plus de trois à quatre semaines, la France doit donc désormais gérer en février un grand nombre de rappels, évidemment bien plus nombreux qu’en janvier. Ainsi, ce jeudi, sur 1.234.731 personnes vaccinées en France, seules 11.739 avaient reçu les deux injections, soit un peu moins d’1 %.

« Les pays européens ont du mal à gérer ces deux flux de front », souligne Eric Billy, « d’autant plus avec la peur des variants », qui a poussé à accélérer massivement la vaccination en janvier – ainsi, l’objectif d’un million de personnes vaccinées était initialement prévu à fin février, avant d’ouvrir la vaccination aux soignants et aux personnes de plus de 75 ans hors Ehpad pour accélérer le rythme. Février sera le mois où cette accélération massive de janvier se fera sentir.

Communication en berne

Un freinage donc regrettable mais absolument nécessaire, rappelle Christian Lehmann : « Le pire scénario serait de mal faire les rappels, en mélangeant les vaccins ou en espaçant la durée. On aurait une population mal vaccinée et mal protégée. »

Reste que pour lui, ces retards mettent encore en exergue les problèmes de communication du gouvernement : « Tout le monde pourrait entendre que des vaccins produits en quelques mois aient du retard, ou que Sanofi arrive plus lentement que prévu. Mais le gouvernement refuse de l’expliciter clairement, une fois encore, et infantilise les Français. » Et pour le moment, aucun remède n’a été trouvé contre ça.