« Ce qui m’a fait peur, c’est de ne pas savoir ce que j’allais traverser durant le post-partum », explique Illana Weizman

INTERVIEW Dans son ouvrage « Ceci est notre post-partum », paru en janvier, Illana Weizman lève le voile sur le post-partum, cette période après l’accouchement qui peut plonger les jeunes mères dans un profond désarroi

Propos recueillis par Anissa Boumediene
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Après avoir cocréé le #MonPostPartum, Illana Weizman signe l'ouvrage
Après avoir cocréé le #MonPostPartum, Illana Weizman signe l'ouvrage — Ioanna Blikman
  • Après avoir cocréé #MonPostPartum, la sociologue et militante féministe Illana Weizman signe Ceci est mon post-partum, qui vient de sortir aux éditions Marabout.
  • Un livre pour poursuivre la libération de la parole et provoquer un changement sociétal et politique autour de l’accompagnement du post-partum en France.
  • Suivi individuel, information et accompagnement des jeunes mères sont autant de mesures qui permettraient de prévenir les troubles.

Vivre le plus beau jour de sa vie. Découvrir un amour sans limite. Et baigner dans un bonheur pur qu’aucune nuit blanche ne saurait contrarier. Ça, ce sont les joies de la maternité. L’épuisement, la souffrance psychique ou l’impression d’avoir le corps en miettes, on en parle moins.

Cachez donc ce post-partum que l’on ne saurait voir. En février 2020, une publicité sur des produits du post-partum était censurée à la télévision américaine le soir des Oscar. « Il n’y avait rien de trash dans ce spot, qui montrait la réalité d’une femme qui vient d’accoucher, portant des protections adaptées, c’était même assez émouvant », se souvient Illana Weizman. Écœurée, la sociologue et militante féministe lançait dans la foulée avec trois amies militantes le  #MonPostPartum, qui ouvre un espace de parole sur ce sujet très tabou, et via lequel des milliers de femmes vont livrer leur témoignage. « Je sortais à peine la tête de l’eau de ma dépression du post-partum. Lire tous ces témoignages a été une sorte de thérapie », confiait-elle. Un an plus tard, Illana Weizman signe Ceci est notre post-partum (éd. Marabout), un manifeste pour que les choses changent.

La sociologue et militante féministe Illana Weizman.

La parole autour du post-partum a commencé à se libérer, mais le tabou reste tenace…

Le tabou du post-partum vient de l’idée qu’il ne répond pas à la vision idyllique de la maternité glorifiée, que l’on n’est pas une vraie mère si on ose se plaindre. Evidemment, un enfant, c’est du bonheur, mais il s’agit de rééquilibrer le discours. Si personne n’en parle, quand on est confrontée à son tour aux difficultés du post-partum, on n’ose pas en parler. Je me suis autocensurée pendant près de huit mois, je n’ai pas parlé de mes difficultés à mon mari, je me cachais pour pleurer, sous la douche, dans les toilettes. J’avais l’impression d’être une mauvaise mère, d’être la seule à vivre ça, alors que de nombreuses femmes sont concernées.

A chaque fois que la parole se libère sur un sujet de société grâce aux réseaux sociaux, il faut s’en réjouir. Mais ce n’est qu’une première étape : il faut ensuite que cette parole libérée soit entendue et suivie de réponses politiques. Parce qu’aujourd’hui, elles ne sont pas à la hauteur, et trop de jeunes mères se sentent abandonnées.

Or, vous le rappelez, le savoir est un pouvoir, et permet de se préparer…

Aucune femme de mon entourage ne m’avait parlé du post-partum, c’est une sorte de pudeur largement répandue, « pour ne pas faire peur », entend-on souvent. Mais ce qui m’a fait peur, c’est précisément de ne pas savoir ce que j’allais traverser ! Même dans le champ médical, ça n’est pas abordé. Les grossesses sont très suivies, il y a des séances de préparation à l’accouchement, mais rien sur le post-partum : à partir du moment où l’enfant est né, c’est le trou noir.

Pourtant, ce serait simple de créer des modules de préparation. Personne ne m’avait prévenue que j’aurais des tranchées [des contractions pour que l’utérus retrouve sa forme et sa taille normales] si fortes et douloureuses que j’irais aux urgences, croyant faire une hémorragie interne, alors que c’était normal. Si j’avais su que cela pouvait arriver, cela m’aurait épargné ces angoisses traumatisantes.

Quelles sont les ressources disponibles sur le post-partum aujourd’hui en France ?

Le militantisme se développe peu à peu, des associations montent des groupes de parole, il y a des comptes Instagram, des podcasts. Côté médical, beaucoup de femmes ignorent qu’elles peuvent bénéficier de consultations prises en charges avec une sage-femme dans les premiers jours suivant l’accouchement. Et pour celles qui sont en grande souffrance, il existe en France une quinzaine d’unités mère-enfant.

Il faut renforcer les structures existantes. Ensuite, chaque femme vit son propre post-partum : il peut durer quelques semaines, plusieurs mois, voire un ou deux ans, avec des symptômes physiques et psychiques variés. D’où l’importance de mettre en place un suivi individuel.

Vous avez exploré les différentes mesures d’accompagnement dans le monde. De quels pays pourrait-on s’inspirer ?

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, il y a cette idée qu’il faut un village pour élever un enfant. Pendant une quarantaine de jours, les femmes de la communauté sont au chevet de la jeune mère, la nourrissent, s’occupent des tâches domestiques et prennent soin d’elle et son bébé.

Dans les sociétés occidentales qui accompagnent le post-partum, ce « village » est composé notamment de professionnels de santé. Aux Pays-Bas, lorsqu’il n’y a aucune complication, la mère sort de la maternité le jour de l’accouchement. Mais elle est accompagnée par une infirmière spécialisée, qui vient chez elle durant huit jours, huit heures par jour, dans le cadre de soins pris en charge par l’Etat. Elle l’accompagne sur la mise en place de l’allaitement, le premier bain, le nettoyage de la cicatrice du cordon ombilical, la rééducation du périnée

On veut nous faire croire qu’on est naturellement mère, mais c’est un apprentissage. Si on avait en France cette prise en charge automatique, on préviendrait bien mieux la dépression du post-partum, qui touche une femme sur cinq. Parce que quand on est sous l’eau, c’est compliqué de demander de l’aide, surtout quand on vit loin de ses proches et que le coparent travaille.

Le 1er juillet entrera en vigueur le congé paternité porté à 28 jours. Cette mesure peut-elle changer la donne ?

Ce congé coparental n’est assorti que de 7 jours obligatoires, c’est largement insuffisant ! Pour répondre à la souffrance psychique des mères, il faut un congé égalitaire pour les deux parents, sur un temps long et rémunéré.

La France est à la traîne, et pas seulement en se référant aux pays nordiques. L’Espagne a mis en place un congé parental obligatoire et rémunéré de 16 semaines pour la mère et le coparent. Cela montre bien que tout est une question de volonté politique, et de moyens financiers.

Que conseilleriez-vous aux futures mères pour se préparer au post-partum ?

Selon les moyens du foyer, on peut essayer de s’organiser pour que le coparent prenne un congé de plusieurs semaines dès le retour de la maternité. On peut aussi, en amont, pendant la grossesse, mettre en place un réseau de soutien en sollicitant ses proches, par exemple pour s’occuper des enfants aînés. Ou leur demander – plutôt que d’offrir un énième doudou ou des vêtements que le bébé n’aura pas le temps de porter – d’offrir des heures de ménage, des repas chauds, des soins post-partum, des massages. Mais encore faut-il que les conjoints, les amis et les proches soient informés sur le post-partum pour apporter de l’aide.

* Ceci est notre post-partum. Défaire les mythes et les tabous pour s’émanciper, éditions Marabout, en librairie depuis le 20 janvier, 17,90 euros.