Coronavirus : Covax, la belle idée d’une solidarité vaccinale internationale qui peine à se concrétiser

PANDEMIE Imaginée par l’OMS dès le printemps 2020 pour éviter un accès inégal aux vaccins contre le Covid-19, la mission Covax n’a pas tenu toutes ses promesses

Oihana Gabriel

— 

Illustration d'un personne se faisant vacciner.
Illustration d'un personne se faisant vacciner. — AFP
  • L’Organisation mondiale de la santé souhaitait, via la mission Covax, assurer un accès égal aux vaccins contre le Covid-19 à tous les pays.
  • Mais petit à petit, certains pays riches ont passé des accords avec les laboratoires, détricotant le principe de cette solidarité mondiale.
  • Cette épidémie a pourtant souligné le besoin de multilatéralisme pour privilégier un meilleur accès à la santé. Pour aujourd’hui comme pour demain.

L’ambition était louable : vacciner au même rythme les habitants de la planète, où qu’ils vivent. Mais la mission Covax, imaginée par l’ Organisation Mondiale de la Santé (OMS), n’a pas encore prouvé que la solidarité vaccinale internationale pèse davantage que les intérêts nationaux. Est-elle alors un pseudo-échec, ou plutôt une première étape ? 20 Minutes fait le point.

Quel est l’objectif de Covax ?

Covax est une « initiative mondiale visant à assurer un accès rapide et équitable aux vaccins contre la Covid-19 pour tous les pays, quel que soit leur niveau de revenu », synthétise l’OMS. Avec l’objectif de vacciner au moins 20 % de la population de chaque pays participant avant la fin 2021, pour éviter que les pays les plus riches raflent les doses au mépris des autres.

La mission est copilotée par l’OMS, la Coalition pour les Innovations en matière de Préparation aux Epidémies (Cepi) – pour le versant recherche et développement – et le Gavi, l'Alliance du Vaccin – qui s’occupe de l’achat et la distribution. En clair, les pays riches et des personnes privées, notamment la Fondation Bill et Melinda Gates, mettent au pot pour que les pays pauvres qui ne pourraient pas s’offrir de vaccins puissent les recevoir gratuitement.

Ainsi, l’UE a promis 500 millions d’euros à Covax en novembre 2020. Mi-janvier, elle espérait délivrer au moins 2 milliards de doses d’ici à la fin de l’année, dont au moins 1,3 milliard à 92 pays à faible revenu. « On reste sur des objectifs de médecine de catastrophe : vacciner les soignants et les plus vulnérables, souligne Jean-François Corty, médecin et ancien directeur des opérations de Médecins du Monde. Et beaucoup de pays attendent beaucoup de ce multilatéralisme. »

L’idée est née dès le premier confinement, l’OMS voulant agir sur trois piliers : diagnostic, traitement et vaccin, Covax prenant cette troisième mission. « On manquait de matériel, du masque au respirateur, partout, retrace Nathalie Ernoult, codirectrice de l’Observatoire de la Santé à l ’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Les pays étaient sidérés de voir qu’on se battait sur les tarmacs pour avoir des masques. Tout le monde s’est dit : " il faut qu’on œuvre ensemble sur les vaccins ". » Un vœu pieux ? Pas pour Jean-François Corty. « Nos dirigeants ont compris que la solidarité mondiale pour l’accès aux vaccins n’est pas qu’une question de valeur, mais un principe de santé publique. S’il reste des sites actifs de l’épidémie, où que ce soit, des variants pourront se multiplier et arriver chez nous. A l’avenir, d’autres périls sanitaires adviendront et il y a besoin d’un multilatéralisme. »

« La mission devait être un géant, ce sera un nain »

Mais cette belle idée peine à se traduire concrètement… « La déconvenue majeure, c’est que pour le moment, la Covax n’a livré aucun vaccin à aucun pays ! » tempête la chercheuse à l’Iris. Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la mission a misé sur les mauvais chevaux. « Elle n’a dans son portefeuille de vaccins ni Pfizer, ni Moderna, les deux premiers validés », reprend-elle. Ce qui pourrait bientôt changer : la mission a principalement précommandé du vaccin AstraZeneca, qui pourrait obtenir le feu vert de l’OMS en février.

Deuxième souci : les volumes de commande. « Ils ont acheté 300 millions de doses à Astrazeneca. Pour vacciner les populations de 192 pays, on ne va pas aller très loin », ironise Nathalie Ernoult, également responsable de plaidoyer chez Médecins sans frontières (MSF). Bonne nouvelle, le 22 janvier, l’OMS annonce fièrement un accord avec Pfizer-BioNTech. Mais pour recevoir… 40 millions de doses. « C’est vraiment pour sauver la face, rectifie Nathalie Ernoult. Et on ne sait toujours pas comment ils vont les distribuer, dans quel pays et sur quel critère… » Un problème de transparence chronique. « Très vite, la mission a manqué de transparence sur les accords, les prix, reprend-elle. Ce qui n’a pas contribué à faciliter la confiance des pays riches. »

Excuse bidon ou raison de fond, cela a encouragé certains Etats à faire cavalier seul. Au point que le 8 janvier, l’OMS a tapé du poing sur la table et exhorté les pays riches à stopper les commandes aux labos… « Les Américains n’ont pas joué le jeu : ils ont passé des accords bilatéraux. Les Européens ont suivi, rappelle la chercheuse. La Covax s’est retrouvée détricotée par ces poids lourds économiques. » L’Union africaine s’est également organisée pour négocier de son côté. Et a passé commande mi-janvier pour recevoir 300 millions de doses, quatre mois après que Covax lui en a promis 230 millions. « On voit bien que tout le monde est en train de passer à côté. La mission devait être un géant, ce sera un nain. »

La redistribution, principe plus réaliste

Pire : certains pays auront, si tous les candidats vaccins reçoivent un feu vert, de quoi vacciner jusqu’à cinq fois leur population, comme le Canada. Quand d’autres ne peuvent protéger leur population la plus vulnérable. Au Forum de Davos, mardi, Angela Merkel  a pourtant insisté : « l’important est d’avoir une répartition équitable […] en cette période de faible disponibilité des vaccins », en plaidant pour une « voie multilatérale » et contre les tentations protectionnistes. Rappelons que l’Allemagne a été un des premiers pays à passer des commandes en plus des doses assurées par l’Union européenne…

De son côté, le président sud-africain a fustigé les pays riches qui « accaparent » les vaccins anti-Covid. « Aujourd’hui, des dizaines de pays africains sont en difficulté, ce qui n’était pas le cas lors de la première vague, et aucun n’a reçu de vaccin », prévient Jean-François Corty. « Depuis le début, il y a un double discours, renchérit Nathalie Ernoult. Ce qui amène certains pays africains à parler d’"apartheid vaccinal". C’est scandaleux. »

Mais la solidarité mondiale pourrait se concrétiser via un système de redistribution des vaccins inutilisés. « Ce "dose sharing" est discuté actuellement, avance-t-elle. Ce serait intéressant de le faire maintenant, pas dans huit mois ! On ne va pas attendre d’avoir vacciné 70 % de la population des pays occidentaux pour généreusement donner 5 % des vaccins. » Malgré bien des désillusions, il reste donc peut-être encore un espoir de sauver le soldat Covax.