Coronavirus : Les plus de 75 ans dépendants ou non-mobiles, « l’angle mort » de la stratégie de vaccination française ?

VACCIN Pour raisons de santé ou de mobilité, nombre de personnes de plus de 75 ans n’ont pas la possibilité de se rendre dans un centre de vaccination, et seules quelques initiatives locales ont été pensées pour rapprocher le vaccin de ce public

Anissa Boumediene

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Eligibles à la vaccination, les personnes de plus de 75 ans dépendantes ou non-mobiles rencontrent des difficultés d'accès au vaccin anti-Covid.
Eligibles à la vaccination, les personnes de plus de 75 ans dépendantes ou non-mobiles rencontrent des difficultés d'accès au vaccin anti-Covid. — Daniel Cole/AP/SIPA
  • Alors que les personnes de plus de 75 ans vivant à domicile ont désormais accès au vaccin anti-Covid, pour celles qui sont dépendantes ou qui ont des difficultés pour se déplacer, il n’est pas possible d’aller dans un centre de vaccination.
  • Or, la stratégie vaccinale élaborée pour le gouvernement ne prévoit pas de mesures spécifiques pour favoriser l’accès de ces personnes plus vulnérables au vaccin.
  • Seules quelques initiatives locales ont vu le jour, mais certaines d’entre elles sont déjà contrariées par les soucis d’approvisionnement en vaccins.

Il faut vacciner. Le plus de monde possible, le plus vite possible. Après une première phase dédiée aux résidents d’Ehpad et à leurs soignants, le gouvernement a accéléré la campagne de vaccination anti-Covid en lançant plus tôt que prévu la phase deux, ouvrant dès le 18 janvier la vaccination aux soignants de plus de 50 ans ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 75 ans vivant à domicile.

Sur le papier, ce sont 6 millions de personnes qui sont éligibles. Mais encore faut-il pouvoir se déplacer dans un centre de vaccination. En pratique, pour les personnes âgées hors Ehpad qui sont dépendantes ou non mobiles, c’est plus compliqué.

Rapprocher les patients du vaccin

Pour ces personnes, il semblerait que rien n’a été spécifiquement envisagé. « Un certain nombre de personnes peuvent se déplacer grâce à des proches aidants, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, donc il va falloir développer des solutions », répond à 20 Minutes le ministère de la Santé, confirmant qu’aucun dispositif ad hoc n’a été mis en place.

« Ces personnes sont l’angle mort de cette campagne, parce que le système de prise de rendez-vous a favorisé les gens mobiles et habitués aux outils modernes de communication », regrette le Dr Jacques Battistoni, président du syndicat des médecins généralistes MG France. « Un certain nombre de plus de 75 ans n’ont pas la possibilité de se faire vacciner », confirme le Dr Luc Duquesnel, médecin généraliste en Mayenne et président du syndicat  Les généralistes – Confédération des syndicats médicaux français (CSMF). Pour y remédier, des initiatives locales ont vu le jour. « Dans notre département, on s’est arrangé avec les collectivités locales pour mettre en place un système de navettes qui dépose les seniors en centre de vaccination, explique le Dr Duquesnel. En outre, des demandes ont été faites auprès de l’Assurance maladie par plusieurs départements pour que les personnes en incapacité totale de se déplacer puissent bénéficier d’un taxi ou d’un véhicule dédié au transport médical, et qui soit pris en charge. »

Des « Vacci-bus » pour apporter le vaccin directement aux patients

Et pour ceux qui ne peuvent pas aller vers le vaccin, c’est parfois le vaccin qui vient à eux. Ainsi, dans la Marne, un « Vacci-bus » a été créé pour sillonner les communes rurales. « C’est bien, le bus vient maintenant à nous », se réjouit André Grogan, 80 ans, accompagné de son épouse Marie-Jeanne, 73 ans, prêts à se faire vacciner. « Notre médecin nous a conseillé de le faire. Alors, quand la mairie nous a appelés, on s’est dit que c’était l’occasion », raconte-t-il dans l’espace repos d’après-vaccination aménagé à l’arrière du bus. Sans cela, « je ne serais pas venue parce que j’ai horreur de demander des services aux autres, et comme je n’ai pas les enfants ici… », renchérit Marie-Jeanne.

« J’ai eu cette idée en discutant avec les équipes et en échangeant avec les maires », confie Catherine Vautrin, présidente LR de Reims Métropole. L’opération a été montée en moins d’une semaine. En pratique, le Vacci-bus est un bus standard réaménagé. Des rideaux délimitent deux espaces : un dédié à la vaccination, où sont aussi menés les entretiens prévaccinaux, un autre dédié à la surveillance post-vaccin. Chaque jour, le service logistique du CHU de Reims confie à Transdev trente doses, dans une glacière avec sonde de contrôle, pour alimenter le Vacci-bus, équipé d’un petit réfrigérateur. Et dans les territoires, il fait des émules. Notamment dans l’Allier, qui a mis en place un bus itinérant similaire, ou encore en Gironde, où le maire de Libourne veut « armer des bus pour vacciner les personnes dépendantes à domicile ».

Des initiatives contrariées par les difficultés d’approvisionnement

A Strasbourg​, « on invente de nouvelles formes pour aller vacciner les plus précaires socialement ou les plus dépendants, indique le Dr Alexandre Feltz, médecin généraliste et adjoint à la mairie en charge de la santé publique. Nous avons pensé à des opérations par quartier, via les maisons urbaines de santé pluriprofessionnelles, qui feraient office de centres éphémères. Nous avons également pour projet de développer des lignes mobiles pour vacciner à domicile ». Autre initiative : « organiser la vaccination groupée des personnes âgées vivant non pas en Ehpad, mais en résidences seniors, avec des équipes médicales », ajoute le Dr Duquesnel.

« Mais pour l’heure, tout est au point mort à cause des difficultés d’approvisionnement » déplorent de concert les Dr Duquesnel et Feltz. Car pour vacciner tout le monde, le nerf de la guerre, ce sont les vaccins. « Les vaccinateurs, on les a, assure le Dr Jacques Battistoni. Mais si on n’a pas de vaccins, on ne peut rien faire. Il faudrait réserver des doses aux patients vulnérables qui ne peuvent pas sortir de chez eux. J’ai bien peur que la totalité des vaccins prévus pour la phase 2 ne soient préemptés par le système de prise de rendez-vous en centre de vaccination, au moins jusqu’à la mi-février. […] Or, ce public-là, particulièrement vulnérable, dépendant et non mobile, qui reçoit des soins et voit quotidiennement infirmières, aides-soignantes et aides à domicile, a besoin d’être protégé le plus rapidement possible ».

Le vaccin d’AstraZeneca, la solution ?

Il va donc falloir attendre. Mais la solution pourrait venir d’AstraZeneca ? Son vaccin, « en théorie, présentera beaucoup moins de contraintes logistiques, et pourra être fourni aux médecins et infirmières pour une vaccination à domicile », avance le Dr Duquesnel. Alors ? « Oui, mais non, répond le Dr Battistoni. Oui, parce que ce vaccin est plus facile et maniable, et ne nécessite pas d’être conservé dans des supercongélateurs comme celui de Pfizer. Mais le vaccin d’AstraZeneca est un peu moins efficace que ceux qui emploient la technologie à ARN messager. De plus, lors des essais cliniques, il n’a pas été étudié chez les plus de 65 ans et est probablement moins efficace chez elles. Alors chez les plus de 75 ans ! »

Fin janvier, l’Agence européenne du médicament (EMA) « devrait donner son agrément au vaccin d’AstraZeneca, mais on ignore les conditions d’utilisation qui seront posées par la Haute Autorité de santé (HAS), pointe le Dr Battistoni. Et si la HAS décide qu’il n’est pas destiné aux plus de 65 ans, on n’aura toujours aucune solution. Peut-être faudra-il revoir la stratégie vaccinale en réservant l’AstraZeneca aux professionnels de santé les plus jeunes et garder les vaccins de Pfizer et Moderna pour les plus âgés. »

Pour l’heure, « on travaille à tous les scénarios concernant le vaccin d’AstraZeneca, il y a beaucoup d’enjeux liés au ciblage de populations », répondait mardi le ministère de la Santé. Qui, « à ce stade, attend les avis de l’EMA et de la HAS pour savoir comment [il] viendra s’imbriquer dans la stratégie vaccinale ».