Coronavirus : Comment le Dr Jérôme Marty est devenu le porte-voix des médecins menacés de mort durant la crise

PORTRAIT Depuis le début de la crise du coronavirus, certains médecins sont menacés de mort sur Internet et dans leurs cabinets. Une nouveauté inquiétante selon Jérôme Marty, visé à plusieurs reprises

Oihana Gabriel

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Jérôme Marty est généraliste à Fronton et a reçu à plusieurs reprises des menaces de mort.
Jérôme Marty est généraliste à Fronton et a reçu à plusieurs reprises des menaces de mort. — Jérôme Marty
  • Certains médecins, en particulier les plus médiatiques, ont été visés ces derniers mois par des insultes et des menaces sur la Toile et dans leurs cabinets.
  • Durée de la crise, hypermédiatisation de certains médecins, fragilisation d’une partie de la population… Les raisons sont diverses.
  • Jérôme Marty, généraliste en Occitanie, explique comment ces menaces de mort ont émergé et pourquoi il faut absolument porter plainte et médiatiser ce phénomène nouveau.

« Ce qu’on entend le plus souvent, c’est " ferme-la, va soigner les gens ! " », résume Jérôme Marty, généraliste. Menacé à plusieurs reprises par courrier ou téléphone, insulté sur les réseaux sociaux, le président du Syndicat Union Française pour une médecine libre s’est fait le porte-voix des médecins menacés de mort ces derniers mois.

Les attaques ont commencé à pleuvoir « depuis septembre avec les antimasques, quand on a, avec le syndicat et le collectif Du côté de la science, publié des articles sur l’intérêt du port du masque à l’école. Et puis immédiatement derrière, le film Hold up a accéléré le rythme des menaces des antivax », raconte à 20 Minutes le consultant sur RMC Info, de fait très médiatisé. « C’est inhérent au fait d’être entendu », philosophe-t-il.

« C’est la corde qui t’attend »

Ce médecin, qui n’a pas la langue dans sa poche et est habitué à monter au créneau pour défendre les intérêts des libéraux, s’est installé depuis 1995 à Fronton, en Haute-Garonne. Et n’a jamais reçu autant de menaces. « Une balle dans la tête », « c’est la corde qui t’attend »… Au début, c’est par une lettre anonyme que Jérôme Marty reçoit ce genre de mot doux. « A l’ancienne », glisse-t-il. Puis, certaines personnes appellent sur le fixe du cabinet. Il enregistre sur son portable deux de ces agressions verbales. Pour ensuite porter plainte. « On a pu les confondre, dévoile-t-il. Les deux fois, on est tombé sur des personnes manipulées et atteintes de pathologies psy, qui prenaient au pied de la lettre les affirmations de Hold up. Je n’ai d’ailleurs aucune animosité envers eux. » Ces deux personnes ont écopé d’amendes symboliques.

Les menaces virtuelles ne sont pas moins explicites. Chaque semaine, Jérôme Marty reçoit par Messenger et sur Twitter des injures et des menaces de mort. « De temps en temps, j’explique les choses, mais je ne peux pas le faire systématiquement. Je rends ces messages publics, pour montrer ce qu’on reçoit : "on va venir te chercher", "tu vas voir quand tu seras chez toi". » Mais il s’estime heureux… D’autres collègues ont reçu des photos de leur domicile avec une flèche sur leur fenêtre. Des pharmacies ont été taguées. Et beaucoup n’osent pas en parler.

« Il faut revenir à une sacralisation de la blouse ! »

Pourtant, et c’est pour cela qu’il continue à médiatiser ces violences, le médecin croit dur comme fer qu’il est primordial de parler de ce phénomène nouveau. « Il faut mettre le bistouri dans l’abcès tout de suite ! Si on reste silencieux, on risque d’avoir une personne fragile qui met un coup de couteau à un généraliste. C’est important de rappeler que ce n’est pas rien de menacer. Et qu’on encourt jusqu’à cinq ans de prison. Il faut revenir à une sacralisation de la blouse ! On n’est pas là pour donner de la violence et en recevoir. On est des soignants. Si on commence à marcher sur les aides-soignantes, les infirmières ou les médecins, c’est qu’on a perdu nos valeurs. »

Malgré tout, cette animosité, Jérôme Marty la comprend. Pour trois raisons. Tout d’abord la durée de cette crise inédite. « On ne parle que de Covid depuis un an ! Mais on confond les conséquences et les causes de cette crise. La parole des médecins est mise en avant parce que c’est une crise sanitaire. Si c’était une guerre, ce serait les militaires… Certains finissent par se dire : "c’est parce que les médecins parlent qu’on est confiné". » Deuxième raison : l’ampleur de la crise. « Certaines personnes sont très fragilisées. Ceux qui sont en train de tout perdre, qui ont peur pour leur boulot, qui ont vu leur couple exploser, ont besoin de boucs émissaires. On leur sert sur un plateau, notamment par certains politiques qui manipulent l’opinion. »

Enfin, il y a l’effet réseaux sociaux. Si l’agressivité et le manque de nuance n’ont pas attendu le Covid-19 pour fleurir sur Twitter notamment, les derniers mois ont été marqués par des guéguerres intestines entre médecins, notamment à propos du Pr Raoult. « Il y a des murs qui sont tombés, regrette Jérôme Marty. On a désacralisé la fonction. A partir de là, puisque les soignants sont des hommes et des femmes comme les autres, on a assisté à un déferlement d’insultes et de menaces. »

Aucun impact sur la vie du cabinet

Mais tout cela reste très loin de la « vraie vie ». Car rien n’a changé dans la routine du généraliste ou dans la vie de son cabinet. Depuis peu, en revanche, il a installé un système d’alertes quand il reçoit des propos litigieux sur Twitter. De quel genre ? « Si on était en 1789, ta tête serait au bout d’une pique ». Pas de quoi l’apeurer. « Chien qui aboie ne mord pas !, rassure-t-il. Je ne vais pas commencer à regarder derrière moi dans la rue ou changer ma façon de travailler ! »

Quand on cherche sur Google le Dr Jérôme Marty, la majorité des 77 commentaires donnent clairement envie de fuir et le surnomment le « médecin des plateaux télé ». Mais, loin d’être sali par de telles attaques, il n’a aucune difficulté à remplir son cabinet. Y compris de nouveaux patients qui viennent depuis Montauban. Et le médecin de conclure : « Les gens savent faire la différence. »