Coronavirus : « En période d’incertitude, la parole scientifique reste un refuge », assure le sociologue Michel Dubois

INTERVIEW Le sociologue au CNRS Michel Dubois dévoile, au travers d’études, que la confiance en la science est restée stable depuis le début de la crise sanitaire

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration de médecins en train de vacciner à Rennes.
Illustration de médecins en train de vacciner à Rennes. — Mathieu Pattier/SIPA
  • Les scientifiques, et notamment les médecins, ont envahi les médias. Pour le meilleur, en expliquant pédagogiquement ce qu’on sait ou pas du Covid-19. Et pour le pire, lors de débats télévisés crispés qui ont brouillé les messages.
  • Mais cette surexposition ne semble pas avoir eu d’impact sur la confiance de l’opinion publique en la science. Une contre-performance pour ceux qui espéraient que cette prise de parole porterait des fruits.
  • Mais aussi un signe que les controverses sur les plateaux télé ou sur Twitter n’entament pas la confiance des Français dans leurs soignants.

Leurs tribunes font les gros titres, leurs débats techniques ont envahi les plateaux télé… On n’a certainement jamais autant vu ou entendu dans les médias les scientifiques, et en particulier les médecins. Montrant ainsi leurs failles : on savait peu de chose sur le Covid-19 en mars 2020, et on a appris depuis l’humilité. Avec quel impact sur l’opinion publique ?

Michel Dubois, sociologue et directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique, a mené des enquêtes sur l’image des sciences au temps du Covid-19*. Il répond aux questions de 20 Minutes.

Michel Dubois est sociologue au CNRS et travaille sur la confiance dans la science.

Quelles ont été les conséquences de l’hypervisibilité des scientifiques depuis mars 2020 ?

Cette surexposition a été un vecteur d’acculturation scientifique. Tous les Français sont devenus peu ou prou des experts en virologie ! Si on faisait une interrogation sur le virus aujourd’hui, on aurait sans doute un meilleur résultat qu’il y a un an… Versant négatif, elle a contribué à rendre visible la capacité des chercheurs à se tromper, à hésiter, à rentrer dans des conflits ouverts.

Vous avez étudié cet impact sur la confiance dans la science via des enquêtes menées en mai, septembre, octobre et novembre. Qu’en retenir ?

Contrairement à ce qu’on entend parfois, les attitudes vis-à-vis de la science sont restées stables au cours de la crise : entre 75 et 80 % des Français expriment une confiance de principe à l’égard de la démarche scientifique. On a observé un décrochage de 10 points entre mai et octobre 2020. Mais les choses sont remontées en fin d’année.

On s’intéresse depuis les années 1970 à ce rapport à la science et il est resté très stable, y compris lors de crises comme celles de la vache folle ou du sang contaminé. Nos enquêtes surlignent une situation surréaliste : le débat public autour des sciences, et des vaccins en particulier, est centré sur les notions de rejet ou de défiance. Ce n’est pas du tout ce qu’on observe dans les enquêtes. Sur la question vaccinale par exemple, les avis arrêtés, positif ou négatif sont largement minoritaires, l’essentiel épousant des formes d’hésitation.

Cette stabilité va totalement à l’encontre du sentiment répandu selon lequel les débats houleux entre médecins auraient entamé leur crédit…

Il y a eu une accumulation de petites polémiques sur les réseaux sociaux. Mais ces débats, par exemple entre « alarmistes » et « rassuristes », concernent très peu de monde, un entre-soi académique et politique et ils n’ont pas d’impact majeur sur la population.

Quand on réduit la défiance vis-à-vis de la science à un rejet ou à du complotisme, on passe à côté de ce qui se passe dans l’opinion publique. Surreprésenter ce qui se passe sur les réseaux sociaux est un problème.

Deuxième surprise : les plus jeunes (18 à 29 ans) se distinguent du reste de la population par un gain de confiance un peu plus élevé que la moyenne…

La classe d’âge joue. Les plus âgés, plus à risque, considèrent qu’il faut donner plus de liberté aux médecins pour soigner, même si un traitement n’est pas passé par le crible des essais cliniques. On est toujours dans l’opposition entre l’éthique du soin contre l’éthique de la recherche. Les jeunes, moins exposés au risque, ont sans doute découvert le pouvoir social des sciences. Ce gain de confiance est d’autant plus inattendu qu’on imagine cette classe d’âge peu intéressée par la culture scientifique.

Y a-t-il une spécificité française dans ce regard sur la science ?

Aujourd’hui, la France se distingue des autres pays développés par l’importance qu’a pris un sentiment d’ambivalence à l’égard des applications scientifiques. Pour 60 % des Français, la science apporte autant de bien que de mal, alors que c’était un point de vue minoritaire dans les années 1980. On se méfie des produits dérivés, des applications, des vaccins, de l’intelligence artificielle… On n’a plus en France l’enthousiasme qu’on continue à observer dans d’autres pays, par exemple aux Etats-Unis, pour les innovations technologiques.

Autre différence : on ne met pas en doute l’institution scientifique, mais on s’interroge sur les liens d’intérêt du chercheur. Ce qui singularise la France, c’est que le soupçon porte sur son indépendance par rapport aux laboratoires pharmaceutiques, alors que dans d’autres pays, c’est plutôt par rapport à l’État.

La bataille contre les fakenews s’est matérialisée par des chaînes You Tube, des collectifs comme Du côté de la science, des sites grand public comme Covid tracer. La communication des scientifiques a-t-elle été fondamentalement modifiée ?

La question de la communication est devenue cruciale. On travaille d’ailleurs sur une autre enquête pour définir quelle serait une communication responsable pour les chercheurs. Cette crise s’installe dans la durée, alors les institutions se sont saisies du problème. C’est un des bénéfices. Mais je me fais peu d’illusions. La communication sur la crise sanitaire a été saisie par tous les acteurs, économiques, politiques…

Y a-t-il une véritable crispation du monde médical autour de débats de fond ?

Non, c’est un pur effet d’exposition. La crise ne crée rien d’inédit sur les controverses, on a déjà vu ça mille fois, mais il y a un effet d’amplification. Par exemple les débats autour de la manière de conduire les essais cliniques. On a une focale sur la communauté scientifique qui donne à voir les controverses, qui durent des siècles, et là, il faudrait tout régler en une année.

Ces derniers jours, on sent une dissonance entre des médecins très inquiets, qui appellent au reconfinement, et un gouvernement qui temporise. Ne risque-t-on pas d’assister à une saturation de la population à force d’entendre des soignants préoccupés uniquement par les hôpitaux ?

C’est un risque bien perçu par nos collègues des comités scientifiques. Dans celui qui conseille le gouvernement, il y a un seul sociologue. C’est un des problèmes, dont ce comité est conscient puisqu’ils ont appelé dès le printemps à la création d’un conseil citoyen, mais ça ne s’est jamais matérialisé. Le gouvernement essaie de donner le change avec le  conseil citoyen sur la vaccination, composé de 35 membres. Pas sûr que cela soit suffisant.

Les différents indicateurs qu’on a aujourd’hui montrent qu’on en est loin de la saturation. En période d’incertitude, la parole scientifique reste un refuge. Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que les citoyens souhaitent que les chercheurs s’investissent davantage en tant qu’experts dans les recommandations, en concertation avec la politique. Après, au 10e confinement, peut-être que la saturation sera d’actualité…

* Enquête par sondage chaque semaine en ligne par l’institut Ipsos auprès d’un échantillon de 5.000 personnes représentatif de la population française métropolitaine âgée de 18 ans et plus établi par la méthode des quotas.