Pour nombre de personnes malentendantes, porter un masque et échanger avec quelqu'un qui porte un masque complique énormément les échanges.
Pour nombre de personnes malentendantes, porter un masque et échanger avec quelqu'un qui porte un masque complique énormément les échanges. — SYSPEO/SIPA

HANDICAP

Coronavirus : « On est à bout de forces »… Les sourds et malentendants racontent l’impact du masque sur leur quotidien

Oihana Gabriel

Nos internautes racontent leur quotidien bouleversé par les masques, les difficultés à imposer les masques inclusifs. Et leur espoir que la crise fasse malgré tout changer le regard sur les personnes sourdes et malentendantes

  • Si porter un masque partout et tout le temps est pesant pour certains Français, il a d’autant plus de conséquences sur la vie des personnes sourdes et malentendantes.
  • Sans possibilité de lire sur les lèvres, nombre d’entre elles se retrouvent encore plus isolées.
  • Des lectrices et lecteurs nous ont livré leurs témoignages, expliquant comment ils trouvent des solutions pour communiquer.

« Je fais avec, mais le temps passe et je m’efface », résume Stéphanie, 37 ans. Malentendante, elle lit sur les lèvres depuis toute petite. Comme pour beaucoup de sourds et de malentendants qui ont répondu à notre appel à témoignages, l’irruption du masque partout et tout le temps complique sa vie depuis le début de l’épidémie de Covid-19, il y a neuf mois. Impossible de lire sur les lèvres, donc, compliqué d’utiliser la langue des signes, qui nécessite le bas du visage…

« Du jour au lendemain, je me retrouve isolée de mon entourage, de mes collègues, je ne comprends rien !, reprend-elle. Quelle frustration, quelle colère de se sentir ainsi diminuée. Je n’en peux plus de me répéter tout le temps, de me justifier, de demander de l’aide ! Heureusement, les personnes à qui j’explique ma difficulté sont compréhensives. »

« Une catastrophe pour les prothèses auditives »

Une bienveillance que salue également Laure, 39 ans. « Dans la très grande majorité des cas, l’autre accepte d’enlever le masque pour me parler. Sinon elle mime, écrit ou me montre des choses. » Beaucoup disent tout de même limiter leurs interactions, car communiquer est devenu un parcours du combattant… La vie sociale en prend un coup, et impossible de téléphoner à la famille et aux amis pour maintenir le lien malgré le confinement.

A l’isolement amplifié s’ajoute la fatigue. « Avec les masques, les sons sont étouffés, plus lointains, moins clairs. Et surtout, je ne peux pas combler le manque d’audition avec la lecture labiale, explique Claire, 28 ans. Les vitres installées un peu partout devant les gens sont un obstacle supplémentaire aux sonorités. La période est d’autant plus fatigante qu’il est indispensable de se concentrer deux fois plus pour déchiffrer ce que l’on essaye de me dire. »

Avec le télétravail, les masques tombent, mais les réunions en visioconférence multiplient les interférences et les sons désagréables. « C’est certainement le plus pénible : devoir écouter et lire sur les lèvres d’un prof pendant trois heures. Mentalement, on est à bout de forces ! », assure Inès, étudiante de 22 ans. « Les masques, et surtout leurs élastiques, sont une catastrophe pour les prothèses auditives », renchérit Christophe, 53 ans. Ces dernières peuvent tomber, se casser ou simplement être déplacées, et sont donc moins efficaces.

Visière, masque inclusif et astuces

Comment faire, alors ? Avec des astuces maison, beaucoup arrivent à se débrouiller. « Dans les magasins où l’on peut se faire rappeler à l’ordre pour le masque baissé, mon conjoint parle dans son téléphone et me montre le message écrit qui s’affiche, témoigne Sandrine, 48 ans. C’est bien, mais dans l’urgence, ce n’est pas la solution. » Reste les équipements matériels. « La visière transparente, je ne suis pas trop pour, car elle ne protège pas du Covid », rappelle Laure.

Et les masques inclusifs ? « J’ai eu deux fois des conversations avec des masques transparents, c’était une vraie délivrance », confie Sébastien, 40 ans. Pour Audrey, professeure des écoles malentendante, c’est également synonyme de révolution. « Les masques, c’est un enfer pour moi au quotidien. Depuis qu’ils ont masqué les élèves dès 6 ans à la rentrée de la Toussaint, je n’ai pas pu exercer, car pas de masques inclusifs enfants. Ils sont arrivés à la rentrée de janvier, je peux enfin reprendre mon travail ! »

Malheureusement, de nombreux freins perdurent. Romain, 42 ans, est cadre dans une grande entreprise : « les masques transparents ont été choisis sans avis préalable des personnes concernées et ont mis quatre mois à arriver pour un usage peu efficace à cause de la buée. En janvier 2021, j’ai reçu des masques transparents efficaces et approuvées. » Car tous ne se valent pas… « Ils sont peu répandus et mal supportés par les personnes entendantes », regrette Stéphanie. « Mes proches ne l’ont pas adopté à cause du surcoût », ajoute Christophe, 53 ans.

Véronique témoigne de l’expérience intéressante de sa fille de 12 ans, malentendante et portant des implants cochléaires (qui transforment les sons perçus en impulsions électriques). « Elle a demandé à ses profs de collège d’utiliser des masques normaux car les inclusifs gênent la transmission des sons. Elle a l’habitude d’écouter et d’utiliser uniquement son audition bionique. » Rappelant par la même occasion les nombreuses différences qui existent entre les personnes atteintes par ce handicap.

« Ma surdité n’est plus invisible »

Laure espère, justement, que cette crise permettra de sensibiliser les Français à la question. « On parle du masque comme d’un obstacle à la communication. Mais cela peut nous apporter du positif : ma surdité n’est plus invisible. » Anne, elle, partage une foultitude d’idées pour contrer la méconnaissance sur la surdité et améliorer l’inclusion en France. « Il faudrait que les gens puissent identifier un badge que l’on porterait dès que l’on a un certain degré de difficulté et une déficience auditive. Ensuite, il faudrait équiper de masques inclusifs au moins une caissière [au supermarché], un postier à un guichet. On pourrait développer la boucle magnétique en milieu scolaire [système d’aide qui s’appuie sur une boucle d’induction magnétique, le son provenant d’un micro est transmis à l’appareil auditif afin qu’il ne soit pas gêné par les bruits ambiants]. »

Plusieurs internautes suggèrent également que les enfants apprennent dès l’école le b.a.-ba de la langue des signes (LSF). Julien, 36 ans, a mis cette idée en application : « je suis en train de préparer une mini-formation dans mon entreprise à base de LSF et de LPC (langue parlée complétée), ce qui peut de toute façon servir à tout le monde ! » Et certains de rappeler : la lecture labiale et la LSF n’aident pas seulement les malentendants, mais également les enfants et les étrangers…

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