Coronavirus : Mais pourquoi la campagne de vaccination démarre-t-elle si lentement en France ?

TORTUE Une centaine de personnes ont été vaccinées en France en trois jours, contre 18.000 en Allemagne

Jean-Loup Delmas

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Jean Castex présentant des annonces, illustration
Jean Castex présentant des annonces, illustration — Philippe Lopez/AFP
  • Face au coronavirus, la France compte moins d’une centaine de personnes vaccinées, quand d'autres pays, parmi lesquels l'Allemagne, en recensent des dizaines, des centaines de milliers, voire des millions.
  • L'éxecutif défend sa stratégie et, dimanche soir sur France 2, Olivier Véran a répondu aux critiques, assumant ne pas confondre « vitesse et précipitation ».
  • Alors, pourquoi une telle lenteur quand les autres Nations accélèrent ?

La campagne de vaccination européenne contre le nouveau  coronavirus a débuté ce week-end et avec elle ressurgissent les comparaisons entre la France et l’Allemagne concernant la gestion de la crise sanitaire. En trois jours, la France a vacciné moins de 100 personnes, quand l’Allemagne, qui a certes commencé sa campagne samedi, en compte plus de 18.000 « vaccinés » et le Danemark, 4.800.

Si l’on sort de l’Union européenne, le Royaume-Uni a injecté le vaccin à 800.000 résidents en deux semaines. Et les Etats-Unis en sont à deux millions et Israël à 500.000 en neuf jours, quand la France projette de vacciner un million de personnes d’ici à… la fin février.

La vaccination sera limitée à 23 Ehpad dans seulement quatre villes

« C’est bien que l’on n’aille pas plus vite », il ne faut « pas se précipiter », a même déclaré lundi soir sur Europe 1 Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale anti- Covid-19, douchant au passage l’espoir d’une montée en puissance de la campagne vaccinale. Alors pourquoi la France joue-t-elle la tortue sur le terrain de la vaccination quand d’autres pays affichent grandement la « réussite » de leur campagne ?

Eliminons tout de suite la question des doses. La France dispose a minima de 60.000 doses, chiffre qui devrait passer à un million d’ici au 31 décembre, et encore augmenter en janvier, sans qu’une accélération massive ne soit planifiée. Reste, premièrement, que notre stratégie diffère des autres pays puisque, ces prochains jours, la vaccination sera limitée à 23 Ehpad dans seulement quatre villes.

Eric Billy, chercheur en immuno-oncologie à Strasbourg, prend notamment l’exemple des Etats-Unis, où les soignants font partie des premiers vaccinés. Or, un soignant, ça se vaccine beaucoup plus facilement que le résident d’un Ehpad : consentement plus simple à obtenir sans passer par d’éventuels tuteurs, présence massive dans un même endroit (grand CHU notamment), lieux où sont en plus généralement stockés les vaccins, etc. Les Ehpad, eux, génèrent « une complexité logistique énorme », selon le chercheur.

Adhésion plus forte et montée progressive

Pour Michaël Rochoy, médecin généraliste, chercheur en épidémiologie et membre du collectif « Du côté de la science », le choix peut également être politique : « Il y a une peur politique qu’une vaccination rapide entraîne un plus fort rejet et l’espoir que l’adhésion de la population sera plus forte avec une montée très progressive. » Rassurer en prenant son temps, en somme, alors que, selon un sondage BVA réalisé du 11 au 14 décembre, 56 % des Français ne souhaiteraient pas se faire vacciner contre le Covid-19.

Reste que des études réalisées aux Etats-Unis montrent néanmoins que plus les populations se font vacciner, plus celles-ci adhèrent au vaccin suivant en quelque sorte le fameux effet boule de neige.

La stratégie « made in France » est mauvaise

Les deux chercheurs n’épargnent cependant pas le gouvernement. Et en résumé : la stratégie « made in France » est mauvaise. Eric Billy sonne la charge : « Rien n’est programmé, tout se fait un peu à la française, au dernier moment. Trois ou quatre semaines avant l’arrivée des vaccins, l’exécutif a décidé qui allait être vacciné en priorité. Mais dans le fonctionnel et l’opérationnel, rien n’est prêt. » Sans compter que le plan s’appuyait au départ sur l’arrivée du vaccin Sanofi, plus facilement déployable, mais dont la venue ne cesse d’être retardée : « le plan français n’avait pas de flexibilité, le vaccin Sanofi arrivant plus tard, on n’a pas ou peu anticipé des modifications », tranche Eric Billy.

Pour Michaël Rochoy, le gouvernement serait peut-être trop perfectionniste, comme sur la question des masques. Le médecin rappelle les premiers mois de la « vague une », lorsque les recommandations gouvernementales étaient de ne pas se faire son propre masque en tissu mais d’attendre que les masques commandés par la France arrivent. « Lorsque la France se fait dépasser, elle préfère temporiser que se lancer dans des situations intermédiaires », note-t-il.

Vers un nouveau raté ?

En l’occurrence, le gouvernement souhaiterait une traçabilité parfaite du vaccin, avec le système SI-DEP, qui permettrait de répertorier numériquement chaque vaccination. Système qui – malheureusement - ne serait pas prêt actuellement. « La France a peut-être choisi de reporter une vaccination massive de plusieurs semaines histoire d’être certain de pouvoir tout tracer ? », s’interroge Michaël Rochoy. Une hypothèse qui conforterait le choix de commencer par les Ehpad, où la traçabilité est très simple.

Là où il n’y a aucun doute pour Michaël Rochoy, c’est sur le fait que « le gouvernement s’est totalement raté sur les masques », et qu' « il est en train de totalement se rater sur les vaccins. » Selon le médecin, concernant les masques, l’exécutif pouvait se justifier ne pas avoir anticipé une telle pandémie mondiale mais « sur les vaccins, prévu depuis des mois ça va être plus difficile de se dédouaner ».

« Cet écart dans le démarrage il est assumé », lâche Olivier Véran

Ce mardi soir sur France 2, Olivier Véran a répondu aux critiques sur la lenteur de la campagne vaccinale française. « Nous avons fait le choix de nous reposer sur les médecins, de le faire [le vaccin] dans les Ehpad et non de faire se déplacer [les résidents d’Ehpad], nous recueillons le consentement auparavant. Je ne confonds pas vitesse et précipitation. Cet écart dans le démarrage il est assumé. Ce qui compte c’est que fin janvier nous aurons rattrapé ce décalage et ce qui compte c’est que nous protégions tout le monde ».

Le temps d’écrire ces lignes, 15 personnes de plus se sont fait vacciner en France, portant le total à 70. Soit 0,000001 % de la population française. Patience, on a dit.