Coronavirus : A quoi va donc servir le collectif citoyen sur les vaccins alors que la stratégie est déjà bouclée ?

EPIDEMIE Le chef de l’Etat a annoncé le lancement d’une concertation citoyenne dédiée à la vaccination contre le Covid-19

Anissa Boumediene

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Illustration d'un vaccin anti-Covid-19.
Illustration d'un vaccin anti-Covid-19. — ALLILI MOURAD
  • Dès le début du mois de janvier, la campagne de vaccination anti-Covid démarrera en France.
  • Mais selon plusieurs récents sondages, seuls 53 % des Français ont l’intention d’y participer.
  • Pour lutter contre la défiance à l’égard des vaccins, le gouvernement va lancer une consultation citoyenne sur la campagne prévue.

Ce n’est désormais plus qu’une question de jours. Début janvier au plus tard, la campagne nationale de vaccination contre le Covid-19 sera lancée dans l’Hexagone. Selon une stratégie déjà ficelée par l’exécutif et dévoilée il y a peu, les premières injections seront administrées en priorité aux résidents d’Ehpad. Puis viendra le tour des personnes de plus de 75 ans (puis plus de 65 ans), de celles ayant des pathologies à risque et des professionnels de santé et du médico-social. Dans un dernier temps, lorsque les stocks le permettront, elle sera ouverte à l’ensemble de la population.

Encore faut-il que la population veuille se faire vacciner, ce qui est loin d’être gagné. Pour lutter contre cette défiance, Emmanuel Macron a annoncé le 24 novembre la mise en place d’un « collectif de citoyens […] pour associer plus largement la population » à la stratégie de vaccination. Mais à quoi va-t-il servir ?

« Rétablir la confiance »

Les Français et les vaccins, c’est une histoire contrariée. Et la crise du coronavirus, durant laquelle plusieurs candidats vaccins ont été créés en quelques mois, alimente un peu plus cette défiance. Ainsi, selon des chiffres publiés le 5 décembre par Santé publique France, seuls 53 % des Français auraient l’intention de se faire vacciner contre le coronavirus. Or, pour réduire l’épidémie au silence, il faut que le plus grand nombre se fasse vacciner pour atteindre la fameuse immunité collective. L’exécutif a donc lancé une opération « transparence » et nommé un « Monsieur vaccin », Alain Fischer, à la tête d’un « conseil d’orientation de la stratégie vaccinale anti Covid-19, chargé d’appuyer le gouvernement dans les choix qu’il sera conduit à faire en la matière », a annoncé le Premier ministre, Jean Castex.

La mission première de ce Monsieur vaccin : rétablir la confiance. « Pour que cette vaccination soit efficace, il faut établir la confiance, et cette confiance ne peut pas être une injonction verticale émanant des autorités de l’Etat », a averti le Pr Fischer à sa nomination. Il a assuré vouloir travailler avec « les professionnels de santé, qui doivent être eux-mêmes convaincus par une communication transparente et complète sur l’analyse bénéfice risque […], la société civile, (notamment les) associations de patients atteints de maladies chroniques », et les chercheurs « spécialistes de l’hésitation vaccinale [la réticence à se faire vacciner] ». Pour y parvenir, le Pr Fischer va superviser une concertation citoyenne, pour laquelle une trentaine de citoyens devraient être tirés au sort.

Pas une première

« On a vu émerger ce concept de consultation citoyenne dans les pays scandinaves, sur des sujets controversés comme les OGM, rappelle Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale de la santé et des maladies infectieuses à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). C’est arrivé plus récemment en France, cette année avec la Convention citoyenne sur le climat, mais déjà en 2016 sur la vaccination ». Ce ne sera donc pas une première pour Monsieur vaccin. Il y a quatre ans, Marisol Touraine, alors ministre de la Santé, avait déjà fait appel à lui pour présider le comité d’orientation d’une grande concertation citoyenne sur la vaccination, destinée à répondre à la « défiance » croissante d’une partie de la population.

« Jusqu’à présent, cela ne fonctionne pas trop mal en France, relève Jocelyn Raude. L’initiative de 2016 semble avoir été plutôt fructueuse, puisque les enquêtes ont montré dans les années qui ont suivi une baisse de l’hésitation vaccinale. Elle était depuis 2010 parmi les plus élevées – voire la plus élevée – du monde occidental. Après un pic autour de 40 % en 2010, et elle est descendue à environ 20 % à la suite de cette consultation ». En outre, les propositions du rapport du Pr Fisher avaient conduit le gouvernement à rendre obligatoires huit vaccins supplémentaires chez les jeunes enfants, jusqu’alors seulement recommandés, en plus de trois qui l’étaient déjà.

Lutter contre la crise de la démocratie représentative

« Cette concertation citoyenne, c’est un gadget, estime quant à lui le Dr Jérôme Marty, président de l'Union française pour une médecine libre (UFML). Quand le gouvernement va-t-il arrêter d’infantiliser les gens ? S’ils ne lui font pas confiance, c’est en raison de sa gestion catastrophique de la crise. On a un gouvernement qui se targue d’être la start-up nation, mais où sont les propositions innovantes pour vivre en sécurité avec le virus tout en reprenant une vie sociale et économique ? Où en sont les tests salivaires ? Les tests sur les purificateurs d’air ? Par ailleurs, n’y a-t-il pas un Parlement élu chargé de débattre de ces questions ? »

C’est prévu : la stratégie vaccinale doit être présentée au Parlement les 16 et 17 décembre. Mais « cette défiance française s’inscrit dans la crise plus large de la démocratie représentative, et s’exprime bien au-delà des sujets de santé publique, souligne Jocelyn Raude. On l’a vu avec les "gilets jaunes" : il y a une demande plus grande d’association des populations aux décisions gouvernementales. La légitimité de l’action de l’exécutif est de plus en plus remise en cause, et cette crise s’est accentuée depuis le début de l’épidémie. La défiance affecte également l’industrie pharmaceutique, qui incarne aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, un capitalisme globalisé et carnassier ».

Face au Covid-19, la stratégie du gouvernement a d’abord été de « s’appuyer sur des scientifiques de haut niveau, avec le Conseil présidé par le Pr Delfraissy, mais cela n’a pas suffi, indique le sociologue de la santé. D’autant que les scientifiques ont dévissé à leur tour dans les taux de confiance. L’exécutif n’avait plus trop le choix : on était probablement arrivé à un point de rupture dans la confiance accordée au gouvernement, notamment après l’affaire des masques. Recourir à une concertation citoyenne, il aurait peut-être été nécessaire de le faire plus tôt, dès le début de l’épidémie, afin d’apparaître moins centralisé et autoritaire ».

« La vraie consultation citoyenne, elle a lieu tous les jours dans nos cabinets »

Pour ce qui est de convaincre le plus grand nombre de se faire vacciner, « on est au tout début d’une campagne qui n’a pas encore commencé, face à une maladie inconnue il y a un an à peine et des vaccins qu’on ne connaît pas encore, insiste le Dr Marty. C’est normal que la population se pose des questions, à charge pour l’exécutif, les médecins et scientifiques de communiquer au gré des nouveaux éléments ». Car « la confiance passe par une information claire et lisible sur l’efficacité et la sécurité des vaccins » abonde le Dr Luc Duquesnel, médecin généraliste et président du syndicat Les généralistes - Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), qui mise sur la pédagogie.

Et le Dr Marty de rappeler que « si, selon une enquête du Cevipof, le taux de confiance des Français dans les leaders politiques n’est que de 9 %, celui des médecins généralistes grimpe à 88 % et même à 94 % chez les patients ayant des affections chroniques ». D’où l’importance d’associer la médecine de ville et d’en faire un relais privilégié. « Cela fait partie de notre mission : nos patients nous interrogent tous les jours sur ces vaccins, pour savoir ce qu’on en pense, si on les recommande, si on va se faire vacciner. La consultation citoyenne, elle a lieu tous les jours dans nos cabinets ! »

Des missions à déterminer

Celle voulue par l’exécutif, elle, devrait être lancée prochainement, selon des modalités pas encore été dévoilées. Qui composera ce collectif et comment fonctionnera-t-il ? Quelles informations lui seront partagées et quelle sera sa marge de manœuvre sur une stratégie déjà élaborée ? « Pour l’heure, on ignore la mission de ce conseil citoyen, les sujets qu’il va traiter ou sa position dans la chaîne de décision », reconnaît Jocelyn Raude. « Ce ne sera pas comme la Convention citoyenne pour le climat, mais il y a la même idée d’associer les Français », indiquait il y a quelques jours la présidence. L’exercice sera tout de même bien différent puisqu’ici, les citoyens tirés au sort ne partiront pas d’une page blanche.

« Cette stratégie est déployée un peu tardivement, de manière défensive », commente Jocelyn Raude. Pourtant, depuis plusieurs mois, le Conseil scientifique soufflait l’idée d’un conseil citoyen. « Mieux vaut tard que jamais, philosophe le sociologue de la santé. Ce qui est sûr, c’est que sur la base des expériences précédentes, cela ne peut pas nuire à la confiance. Mais est-ce que ce sera une baguette magique à cette longue crise de défiance à l’égard des vaccins et de l’exécutif ? Pas sûr ».